Versos French Saint-Amant Le Fromage

French poem

Le Fromage

by (1594–1661)

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Assis sur le bord d’un chantier Avec des gens de mon mestier, C’est-à-dire avec une trouppe Qui ne jure que par la couppe, Je m’escrie, en laschant un rot : Beny soit l’excellent Bilot ! Il nous a donné d’un fromage À qui l’on doit bien rendre hommage. Ô Dieu ! quel manger precieux ! Quel goust rare et delicieux ! Qu’au prix de luy ma fantaisie Incague la saincte ambroisie ! Ô doux cottignac de Baccus ! Fromage, que tu vaux d’escus ! Je veux que ta seule memoire Me provoque à jamais à boire. À genoux, enfans debauchez, Chers confidents de mes pechez, Sus ! qu’à plein gosier on s’escrie : Beny soit le terroir de Brie ! Beny soit son plaisant aspect ! Qu’on n’en parle qu’avec respect ! Que ses fertiles pasturages Soient à jamais exempts d’orages ! Que Flore, avec ses beaux atours, Exerçant mille amoureux tours Sur une immortelle verdure, Malgré la barbare froidure Au visage morne et glacé, Y tienne à jamais enlacé Entre ses bras plus blancs qu’albastre Le gay Printemps, qui l’idolastre ! Que, comme autrefois, Apollon Delaisse torche et violon, Et s’en vienne dans ces prairies, Dans ces grandes plaines fleuries, Garder, en guise de vacher, Un troupeau qui nous est si cher, Et dont la mamelle feconde Fournit de laict à tout le monde. Mais je veux l’encharger aussi Qu’il en prenne plus de soucy, S’il faut qu’un jour il s’y remette, Qu’il ne fit de celuy d’Admette, Lors que le patron des mattois, Portant cinq crocs au lieu de doits Qui faisoient le saut de la carpe, Joua sur ses bœufs de la harpe, Et le laissa sous un ormeau Fluster son soul d’un chalumeau, Que jadis l’amoureux martyre Fit entonner au grand satyre. On dit que, quand il fut duppé Il estait si fort occuppé Dans une douce reverie, Qu’il n’en vit point la tromperie Chose estrange ! à mon jugement, De convaincre d’aveuglement Celuy dont la vertu premiere Ne consiste qu’en la lumiere ! Tout beau, Muse, tu vas trop haut,

Ce n’est pas là ce qu’il nous faut : Je veux que ton stile se change Pour achever cette louange. Encore un coup donc, compagnons, Du beau Denys les vrais mignons, Sus ! qu’à plein gosier on s’escrie : Beny soit le terroir de Brie ! Pont-l’Evesque, arriere de nous ! Auvergne et Milan, cachez-vous ! C’est luy seulement qui merite Qu’en or sa gloire soit escrite ; Je dis en or avec raison, Puis qu’il feroit comparaison De ce fromage que j’honore À ce metal que l’homme adore : Il est aussi jaune que luy ; Toutefois, ce n’est pas d’ennuy, Car, si tost que le doigt le presse, Il rit et se creve de gresse. Ô ! combien sa proprieté Est necessaire à la santé ! Et qu’il a de vertus puissantes Pour les personnes languissantes ! Rien n’est de si confortatif ; C’est le meilleur preservatif Qu’en ce temps malade et funeste On puisse avoir contre la peste. Mais cependant que je discours, Ces goinfres-ci briffent tousjours, Et voudroient qu’il me prist envie De babiller toute ma vie. Holà ! gourmands, attendez-moy ! Pensez-vous qu’un manger de roy Se doive traitter de la sorte ? Que vostre appetit vous emporte !

Chaque morceau vaut un ducat, Voire six verre de muscat, Et vos dents n’auront point de honte D’en avoir fait si peu de conte. Bilot, qui m’en avois muny, Hé ! pourquoy n’est-il infiny Tout aussi bien en sa matiere Qu’il l’estoit en sa forme entiere ? Pourquoy, tousjours s’apetissant, De lune devient-il croissant ? Et pourquoy, si bas sous la nue, S’eclipse-t-il à nostre veue ? Respons, toy qui fais le devin, Crois-tu qu’un manger si divin, Vienne d’une vache ordinaire ? Non, non, c’est chose imaginaire. Quant à moy, je croy qu’il soit fait De la quintessence du lait Qu’on tira d’Yo transformée, Qui fut d’un dieu la bien-aymée. Garçons, pour vous en assurer, Je ne craindray pas d’en jurer, Puis que sans contredit je trouve Que sa vieillesse me le prouve. Ô doux cotignac de Baccus ! Fromage, que tu vaux d’escus ! Je veux que ta seule memoire Me provoque à jamais à boire.

Verse, laquais.