Versos French Saint-Amant Le Cidre, caprice

French poem

Le Cidre, caprice

by (1594–1661)

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Comte, puis qu’en la Normandie Pomone fait honte à Bacchus, Et qu’en cette glace arondie Brille une lumière esbaudie De la couleur de nos escus : Chantons, à la table où nous sommes, À la table où le roy des hommes Nous traitte en chers et francs voisins, Que le jus delicat des pommes Surpasse le jus des raisins.

Je le confesse, qu’on le croye, Saint-Amant le dit, c’est assez : Mon cœur, mon poulmon et mon foye, À son esclat sautent de joye, Et tous les soins en sont chassez : C’est le doux honneur de septembre ; Il m’attire dans cette chambre Par une secrette vertu, Et mon corps auprès de cet ambre S’esmeut et passe pour festu.

Je ne me puis lasser d’en boire ; Ma soif renaist en s’y noyant ; Du muscat je pers la memoire, Et mon œil est comblé de gloire De le voir ainsi flamboyant. Qu’il est frais ! qu’il est delectable ! De moy, je tiens pour veritable, Lors que j’en trinque une santé, Que le seul cidre est l’or potable Que l’alchymie a tant vanté.

Page, remply-moy ce grand verre, Fourby de feuilles de figuier, Afin que d’un son de tonnerre Je m’escrie à toute la terre : Masse à l’honneur du grand Seguier ! Je le revere, je l’admire ; ll m’a fait avec de la cire Une fortune de cristal, Que je feray briller et lire Sur le marbre et sur le metal.

C’est par luy que dans ma province On voit refleurir depuis peu Cet illustre et bel art de prince Dont la matiere fresle et mince Est le plus noble effort du feu ; C’est par luy que de sable et d’herbe, Dessus les champs bruslée en gerbe, Des miracles se font chez moy, Et que maint ouvrage superbe Y pretend aux levres d’un roy.

Que d’industrie et de vitesse, Quand, animé d’un souffle humain, Un prodige en delicatesse S’enfle et se forme avec justesse Sous l’excellence d’une main ! Que de plaisir quand on le roue, Quand un bras desnoué s’en joue, Soit dans Venize ou dans l’Altar ! Et que d’ardeur mon ame advoue Pour ce vase où rit ce nectar !

Mais cependant que je m’amuse À caqueter de la façon, Je ne voy pas que je m’abuse, Que mon goust de longueur m’accuse, Et que je fasche l’eschanson. Baille-moy, baille-moy la couppe ; Or, sus donc, vertueuse trouppe ! Que d’un toppe gay, pront et clair, On fende, on perce, on entre-couppe Toutes les regions de l’air !

Ha ! que ce bruit m’est agreable ! Voilà respondu comme il faut ; J’en esprouve une aise incroyable, Et nostre desbauche est louable D’esclater pour un nom si haut. Aux graces qu’on desire en elle, La retenue est criminelle ; La froideur offence Themis. Bref, pour la rendre solennelle, L’excez mesme nous est permis.

Ô mon cher ! ô mon rare Conte Dont les vertus charment nos cœurs, Que dois-je dire, au bout du conte ? On ne peut faire assez de conte De cette reine des liqueurs. Elle est aux muses consacrée, Elle est douce, elle me recrée Mieux que la figue ou l’abricot, Et la Nimphe la plus sucrée Pourroit estre de nostre escot.