French poem
Ode heroï-comique pour M. le Prince
by Saint-Amant (1594–1661)
Puis que le brave duc d’anguien Retourne encore en Allemagne, Nous l’allons voir en moins de rien Monter plus haut que Charlemagne.
Il a desjà fait des explois Qui volent par toute la terre, Et dans l’honneur des beaux emplois Il brille en fier astre de guerre.
Rocroy l’a veu le glaive en main, Grand de cœur, d’adresse et de taille, Faire enyvrer de sang humain Le champ caché sous la bataille.
Tel qu’on voit un torrent forcer Ce qui s’offre à ses eaux rapides, Tel on l’a veu rompre et percer Cent gros de reistres intrepides.
On l’a veu, comblant tout d’effroy Par sa fureur jeune et guerriere, Ouvrir aux triomphes d’un roy L’honorable et longue carriere.
On a veu ce prince hardy Faire en ce lieu plus de ravages Que tous les lions du Midy N’en font en leurs plaines sauvages.
La terreur, l’audace et la mort, Y marchoient devant la victoire ; Sa seule teste en fit le sort, Et son seul bras en fut la gloire.
Fontaines, le vaillant goutteux, Afin-de perir à son aise, Loin de Melo, lasche et honteux, Y rendit l’ame dans sa chaise.
Albuquerque, au front des chevaux, S’en sauva plus viste qu’un lievre, Et, fatigué de ses travaux, Six mois après en eut la fievre.
Cependant l’illustre Bourbon De qui je veux estre l’Orphée, Sur la bouteille et le jambon En ordonna le beau trophée.
Puis, pour recueillir l’ample fruit D’un coup d’essay si profitable, Il s’en alla, sans faire bruit, Assieger un mur indontable.
Battre le fer tant qu’il est chaud Est un des points de sa science, Et son courage noble et haut Brusle tousjours d’impatience.
Il connoist qu’un moment perdu Ruïne toute une entreprise, Et qu’au seul temps est souvent dû L’honneur de mainte belle prise.
Aussi que n’a-t’il pas fait voir Par son ardente prontitude ! Mainte cité le peut sçavoir, Et c’est de Mars la fine estude.
Thyonville, après le combat, Fut investy, fut pris au piege, Et jamais horrible sabat N’effraya l’air comme en ce siege.
Le fer que le bronze vomit. En globes bastards de la foudre Tonna si fort qu’en bref il mit Les roches de l’enceinte en poudre.
La Mozelle en eut des frissons Dessous sa liquide simarre, Et les oyseaux et les poissons Firent gile à ce tintamarre.
Enfin on heurta tant de coups Et re-heurta de telle sorte, Qu’on vit la clef tourner pour nous Et d’elle-mesme ouvrir la porte.
Nostre vainqueur entra dedans, D’un air triomfant et superbe, Sur un grand barbe aux yeux ardans, Qui trespignoit sans gaster l’herbe.
L’or remasché de son beau frain S’argentoit d’une fresche escume ; Il prestoit l’oreille à l’airain Et hannissoit sous mainte plume.
Il sembloit des-jà presager De Fribourg la haute aventure, Et faisoit luire et voltiger Sa gloire et presente et future.
Dieu ! quelle bouche exprimeroit Cette aspre et tragique journée ! Et quelle main couronneroit La valeur qui l’a couronnée !
Tout ce dont jamais on parla D’affreux, de sanglant et d’horrible, Le doit ceder à ce jour-là, Où mon heros fut si terrible.
Pié contre pié, front contre front, Les brusques trouppes se heurterent, Et d’un acier cruel et pront Leur vive rage executerent.
Plusieurs mousquets des deux partis. Après le grand feu de l’approche, En leviers furent convertis Pour escrazer mainte caboche.
L’ardeur ostoit le temps au temps, Les poings mesmes devenoient armes, Et les battus et les battans Confondoient leurs cris et leurs larmes.
Un bruit formé de cent rumeurs, Que renforçoit nostre tonnerre, Étouffoit les aigres clameurs Des mourans qui mordoient la terre.
L’un, d’une picque outrepercé, Hurle, s’enfile encor, s’allonge, Et, rougissant le bois poussé, Son glaive au sein de l’autre plonge.
L’un, que foudroye à bout portant, Par le chef, la mort allumée, Rend par la bouche au mesme instant D’espais tourbillons de fumée.
Il en rend par le nez aussy, ll chancelle, il tombe, il se pame, Il sanglotte en l’air obscurcy, Et semble petuner son ame.
L’autre dessus le serpentin En tremblant ajuste sa mèche, Et tandis est fait le butin D’une ardente et viste flamèche.
L’un, prenant martre pour renard, Tue Antoine au lieu d’Alexandre, Et l’autre esquive, en fin canard, Le fer qu’il voit sur luy descendre.
L’autre, insultant sur le vaincu. Luy met le pié dessus la gorge, Le fouille, en tire maint escu, Puis se monte comme un saint George.
L’autre, obstiné quoy que tout seul, Tombent sur ses propres entrailles, De son drappeau fait son linceul Et s’honore en ses funerailles.
L’autre meurt de peur d’estre atteint, L’autre expire en nommant Silvie. Et l’autre feignant d’estre esteint Sauve le flambeau de sa vie.
Coups orbes, fiers estramassons Y pleuvent aussy dru que gresle On s’y massacre en cent façons, Et tout y charge pesle-mesle.
Les hommes foulent les coursiers ; Les coursiers sur les hommes passent, Et de soldats et d’officiers Maints corps dessus maints corps s’entassent.
La fureur, l’animosité, L’orgueil, l’ire et la turbulence, De l’un et de l’autre costé Monstrent leur cruelle insolence.
L’enorme spectre du trespas Y troubloit les uns et les autres ; Mais la victoire aux doux appas, Rioit pourtant aux yeux des nostres.
Et, quoy que l’assiette du lieu À l’ennemy fust favorable, Mon grand et noble demy-dieu En fit un meurtre deplorable.
Ce fameux prince estoit par tout, À droit, à gauche, en queue, en teste, Et sa valeur, tousjours debout, Portoit la foudre et la tempeste.
Un seul trait de ses yeux brillans Mettoit l’adversaire en desordre, Faisoit trembler les plus vaillans Et ranimoit les siens à mordre.
Son aspect changeoit en vigueur Leur haletante lassitude, Et du laurier plein de rigueur Son fer tranchoit l’incertitude.
Sa furieuse esmotion Valoit à tous une harangue ; Il excitoit par l’action, Et sa main parloit pour sa langue.
Il avoit l’eclat et le port D’un formidable et jeune Alcide, Et son bras ne faisoit effort Qui ne fist un noble homicide.
Pieux arrachez, monts debatus, Forts conquis malgré tous obstacles, Furent de ses fieres vertus Les spectateurs et les spectacles.
Il est vray qu’en ce rude chocq, Si l’aigle fut mis en desroutte, De nostre part maint brave cocq Versa du sang à grosse goutte.
Il en fut occis plus de trois ; Mais toute ame aux combats experte Dira qu’en guerre quelquesfois C’est une espargne qu’une perte.
Un homme à propos hazardé Souvent en sauve une centaine, Et qui n’entend ce coup de dé Ignore l’art de capitaine.
En suitte rien ne coustera, Ny rampars, ny murs ceints de fleuves ; Philipsbourg, Spire, et cætera, En sont les incroyables preuves.
Quelle merveille que ces tours, Qui valent bien celles de Troye, En l’heureux terme d’onze jours De mon prince ay’nt esté la proye
Mercy le Preux et Jean de Vert, Privez de force et de courage, S’estans reduits loin à couvert, N’oserent retenter l’orage.
Le rusé duc dont le bon-heur Depuis tant d’ans regne en Baviere, Dolent de voir leur deshonneur, Fit de ses yeux une riviere.
Le Danube, à qui l’on conta Du Rhin sousmis l’estrange histoire, Blesmit de crainte et se hasta De l’aller dire à la mer Noire.
L’Ocean l’apprit aussi-tost Par la bouche du vaincu mesme, Et, dans l’abysme qui l’enclost, Trembla pour son grand diadesme.
Il craignit nos bras trionfans, Et qu’après qu’un heur si prospere Auroit douté tous les enfans, On ne voulust donter le pere.
Il eut peur que, quand mon heros Auroit pris la vieille Cybelle, Il ne luy vint presser le dos Pour en chercher une nouvelle.
Ha ! que mes sens sont resjouys Quand j’oy parler de ses miracles ! Et que cet auguste Louys Doit encore accomplir d’oracles !
Tous les guerriers du temps passé Pourroient venir à ses escales ; Et ses exploits ont effacé L’antique honneur de Cerisoles.
Les Gustaves et les Veimars En sont jaloux en l’autre monde ; Achile en boude, et le dieu Mars L’envie, encor qu’il le seconde.
Mais desjà cet emulateur, Fier du beau train qui l’accompagne. L’invite aux coups d’union flateur Et le r’appelle à la campagne.
Va, noble prince, va-t’en donc, Pousse ton illustre fortune, Et souffre à mon chant assez long Que d’un desir je t’importune
Rasfle-moy Heydelberg d’abort ; Le sein en cache une merveille De qui le beau renom m’endort Et dont la grandeur me resveille.
C’est ce prodige des vaisseaux Qui porte une mer dans un antre, Une mer dont les doux ruisseaux Du bon Bacchus enflent le ventre.
Il faut avant que d’en partir Gagner cette reine des tonnes, Qui seule pourrait engloutir Tout le nectar de dix autonnes.
Quand tu l’auras gagnée à toy, Ne doute plus de tes conquestes ; Chacun des tiens deviendra roy, Et tous tes jours seront des festes.
Elle est de l’empire germain La deesse et garde fatale, Et qui la tiendra sous sa main Tiendra sa force capitale.
Puisse l’ennemy galopé Fleschir sous tes loix militaires Sans estre jamais detrompé Du vain bruit de tes carractaires !