French poem
Au sommeil
by Sainte-Beuve (1804–1869)
Par quel crime, si jeune, ô des Dieux le plus doux, Par quel sort, ai-je pu perdre tes dons jaloux, Ô Sommeil ! — tu me fuis. — Tout dort dans la nature, Les troupeaux au bercail, l’oiseau dans la verdure ; Les fleuves mugissants, et de jour aux cent bruits, Assoupissent au loin leurs murmures des nuits ; Les cimes des grands bois penchent sous les rosées, Et les mers au rivage expirent apaisées. Moi, je veille : sept fois Phébé m’a regardé De son char le plus haut ou déjà retardé, Sept fois j’ai répondu, debout, plus pâle qu’elle ! Autant de fois Vesper, de sa tendre étincelle, M’a surpris, dès le soir, attendant vainement ; Et la fraîcheur d’Aurore aiguise mon tourment. Que faire ? Argus lui-même et ses mille paupières, Gardant pour Jupiter les beautés prisonnières, Ne veillaient qu’à demi : chaque œil avait son tour. En ces nuits, ô Sommeil, trop courtes pour l’amour, Amères et sans fin pour ma veille pâlie, Peut-être, au moment même où ma voix te supplie, Un autre, un plus heureux, dans son embrassement Pressant un sein aimé, t’éloigne doucement… Sommeil ! oh ! laisse-les, viens à moi ; viens à peine, C’est assez, c’est beaucoup : à d’autres ta main pleine De tes plus lourds pavots ! à moi, doux Passager, Rien qu’un toucher humide, un coup d’aile léger !