Versos French Sainte-Beuve Retour à la poésie

French poem

Retour à la poésie

by (1804–1869)

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En vain j’ai fui la plage oisive ; En vain ma rame avec effort Fatigue la vague plaintive ; Toujours ma nacelle dérive, Et je reviens toujours au bord.

Pourtant je m’étais dit : « Courage ! « Osons vivre, sachons souffrir ; « Soyons homme, et si vient l’orage, « Tant mieux, luttons, dût sous sa rage « L’esquif en éclats s’entr’ouvrir. »

Projets d’enfant ! sagesse antique ! J’ai beau dans ma simplicité Jurer Mentor et le Portique ; Sans cesse une ombre fantastique Me rend ce bord que j’ai quitté.

De nuit, ô Phébé, quand tu n’oses Éclairer qu’à demi les flots, Comme une corbeille de roses Au berceau d’Aphrodite écloses, Je crois voir nager ma Délos.

Ces mêmes plages mensongères Reviennent encor voltigeant, Phébé, dans ces vapeurs légères Qui parfois semblent des bergères Dansant à ton autel d’argent.

Parmi les rougeurs de l’aurore Chaque matin je crois les voir ; Le soleil me les montre encore Dans ces nuages que lui dore Au couchant la pourpre du soir.

À ma vision point de trêve ! Jusque sous des cieux obscurcis, À travers la brume, je rêve Au lieu de bosquets quelque grève Triste, bruyante, aux flancs noircis.

Île sauvage ou fortunée, Toujours la même, ô lieu charmant, Vers toi ma boussole est tournée, Vers toi ma proue est ramenée Par un secret enchantement !

Toujours j’y reviens, soit que l’onde Grondant sous moi, pauvre nocher, Du sein d’une lame profonde Me jette comme une algue immonde Sur quelque débris de rocher ;

Soit que, plus molle et sans secousse, N’enflant ma voile qu’à demi, Elle me berce, elle me pousse Et me dépose dans la mousse Comme un alcyon endormi.

Restons-y donc : un Dieu l’ordonne ; Écoutons la plage gémir, Le flot qui bat, le ciel qui tonne, Et sous la brise monotone Écoutons mon âme frémir.

Trop longtemps incomplet génie, Distrait jusqu’au pied de l’autel, J’ai senti comme une agonie La lutte entre mon harmonie Et les bruits d’un monde mortel.

L’âme ressemble au lac immense De rocs sublimes entouré ; Dessus, autour, ombre et silence ; Mais que le prêtre vienne et lance Un regard sur le flot sacré,

Que d’éclat derrière cette ombre, Et quel beau firmament reluit ! Plus l’œil plonge sous le flot sombre, Plus il voit d’étoiles sans nombre Dans ce qui lui semblait la nuit.

On emporte de ce rivage Un saint effroi mêlé d’amour. Pour l’œil tout plein de cette image Le soleil n’est plus que nuage, Et pâle est la lueur du jour.

Souvent à des festins de joie, Convive malgré moi venu, Assis sur des coussins de soie, La coupe en main, je suis en proie Au souci d’un mal inconnu.

Si le contagieux délire Effleure mon front moins obscur, Soudain au milieu d’un sourire, Pareil à ce Roi, je crois lire Des mots étranges sur un mur.

Les roses tombent de ma tête, De ma main les gâteaux de miel ; Adieu le festin et la fête ! Je vais consulter le prophète : Ô Daniel ! ô Daniel !

Ineffaçable caractère Que je trouve écrit en tout lieu ! Cruel et sublime mystère Qui corrompt les dons de la terre Et cache l’énigme de Dieu ;

La foule riante et sereine Ne voit rien ou regarde ailleurs ; L’élu que le génie entraîne Est toujours, sans qu’on le comprenne, En butte aux profanes railleurs.

De nuit, sur une tour obscure, Et sous la bise qui sifflait, Lorsqu’un fantôme à lourde armure, Poussant un lugubre murmure, Fit trois fois signe au jeune Hamlet ;

D’abord Hamlet, hors de lui-même, Recule, puis, le glaive en main, Revient et suit, hagard et blême, Ce spectre qu’il craint et qu’il aime, Et qui lui montre son chemin ;

Il le suit le long des murailles, Entre avec lui dans la forêt, Arrive au champ des funérailles, Et là s’émurent ses entrailles En entendant l’affreux secret.

Le matin, sa face pâlie Marquait un sinistre tourment ; Chacun déplora sa folie, Et la désolée Ophélie Ne reconnut plus son amant.

Tel est le destin du poëte : Errer ici-bas égaré ; Invoquer le grand Interprète ; Écouter la harpe secrète, Et se mirer au lac sacré !