French poem
Il pleut sur la ville
by Stuart Merrill (1863–1915)
Il pleut sur les toitures noires De la pauvre petite ville Dont vers les nuages s’effile L’église qui chanta ses gloires.
11 pleut sur le mail et la place, Et la mairie et la caserne, Et sur la rivière à l’eau terne Et les tilleuls de la terrasse.
À la halle, les paysannes Ont démonté leurs étalages Pour retourner dans les villages Avec leurs paniers et leurs mannes.
Les chevaux de bois, à la foire, Sont recouverts de bâches vertes, Et les guinguettes sont désertes Où l’on allait danser et boire.
Cela sent, vers le soir, la suie, Les plâtras et la feuille morte. Aucun passant. De porte à porte S’effare un chat qui fuit la pluie.
Aux vitres des froides demeures Paraissent des enfants bien sages Qui comptent au ciel les nuages Et puis à l’horloge les heures.
Car les bancs de la promenade Sont tous mouillés où vieux et vieilles, Baissant l’échine et les oreilles, Suivaient leurs jeux d’un œil maussade.
Retroussant ses jupes salies, Voici la maigre demoiselle Aux mitaines de filoselle Qui court à vêpres et complies.
La brouillasse s’est tant accrue Que bientôt les rouges lanternes, Clignotant au front des tavernes, S’allumeront dans chaque rue.
Puis la nuit s’épaissira, morne, Où l’on n’entendra que l’ivrogne Qui chante dans l’ombre et se cogne, En jurant, contre quelque borne.
L’on ne verra plus de lumières Qu’à la façade de la gare Qui retentit du tintamarre Des trains rués vers les frontières.
Là-bas sont les mers et les rades Et les mâts de mille navires Et les départs pour les empires Où rêvent d’obscures peuplades.
Mon âme, auras-tu le courage De la fuir, la petite ville, Et de t’en aller, moins servile, Vers les capitales en rage
De la folie et de la fête, Des batailles et des bagarres, Des étendards et des fanfares Et des cloches dans la tempête ?
La ville s’endort et s’ennuie. L’heure tinte aux tours de l’église. La brume est de plus en plus grise. Sur tous les toits pleure la pluie.