Versos French Théophile de Viau Au Roy, sur son exil

French poem

Au Roy, sur son exil

by (1590–1626)

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Celuy qui lance le tonnerre, Qui gouverne les elemens, Et meut avec des tremblemens La grande masse de la terre ; Dieu, qui vous mist le sceptre en main, Qui vous le peut oster demain, Luy qui vous preste sa lumiere, Et qui, malgré les fleurs de lis, Un jour fera de la poussière De vos membres ensevelis ;

Ce grand Dieu qui fit les abysmes Dans le centre de l’univers, Et les tient toujours ouvers À la punition des crimes, Veut aussi que les innocens, À l’ombre de ses bras puissans, Trouvent un asseuré refuge, Et ne sera point irrité Que vous tarissiez le deluge Des maux où vous m’avez jetté.

Esloigné des bords de la Seine Et du doux climat de la cour, Il me semble que l’œil du jour Ne me luit plus qu’avecques peine : Sur le faiste affreux d’un rocher, D’où les ours n’osent approcher, Je consulte avec des furies, Qui ne font que solliciter Mes importunes resveries À me faire precipiter.

Aujourd’huy, parmy des sauvages Où je ne trouve à qui parler, Ma triste voix se perd en l’air, Et dedans l’echo des rivages. Au lieu des pompes de Paris, Où le peuple avecques des cris Benit le roy parmy les rues, Icy les accens des corbeaux Et les foudres dedans les nues Ne me parlent que de tombeaux.

J’ay choisi loing de vostre empire Un vieux desert où des serpens Boivent les pleurs que je respans Et soufflent l’air que je respire. Dans l’effroy de mes longs ennuys, Je cherche, insensé que je suis, Une lionne en sa cholere, Qui, me deschirant par morceaux, Laisse mon sang et ma misere En la bouche des lionceaux.

Justes cieux, qui voyez l’outrage Que je souffre peu justement, Donnez à mon ressentiment Moins de mal ou plus de courage ! Dedans ce lamentable lieu, Fors que de souspirer à Dieu, Je n’ay rien qui me divertisse. Job, qui fut tant homme de bien, Accusa le ciel d’injustice Pour un moindre mal que le mien.

Vous, grand roy si sage et si juste Qu’on ne voit point de roy pareil, Suivrez-vous le mesme conseil Qui fit jadis faillir Auguste ? Sa faute offence ses nepveux, Et faict perdre beaucoup de vœux Aux autels qu’on doit à sa gloire ; Mesme les astres aujourd’huy Font des plaintes à la Memoire De ce qu’elle a parlé de luy.

Encore dit-on que son ire L’avoit bien justement pressé, Et qu’Ovide ne fut chassé Que pour avoir osé mesdire. Moy, dont l’esprit mieux arresté, D’une si sotte liberté Ne se trouva jamais capable, Aussi tost que je fus banny, Je souhaittay d’estre coupable Pour estre justement puny.

Mais jamais la melancholie Qui trouble ces mauvais esprits N’a fait paroistre en mes escrits Un pareil excez de folie, Et si, depuis le premier jour Que mon devoir et mon amour M’attacherent à vos services, Je n’ay tout oublié pour eux, Le ciel, pour chastier mes vices, Fasse un enfer plus rigoureux.

Je n’ay point failly, que je sçache, Et si j’ay peché contre vous, Le plus dur exil est trop doux