French poem
Statuophobe
by Aristide Bruant (1851–1925)
(L’Accusé désignant le ministère public au Président : ) — Non, mon Président, c’est d’la blague ! Quoiqu’i’ dit, c’ui-là ?… que j’suis fou. J’suis pas fou… C’est lui qui divague… Et pis si j’suis fou, quèqu’ ça fout ? Ça n’fout rien… on s’y habitue… Puis, d’abord, moi, vous comprenez, Je n’peux pas voir une statue Sans vouloir y taper dans l’nez.
(S’adressant au Tribunal : ) J’vous en fais jug’s, messieurs les juges, Des statu’s !… Yen a t’i’ pas d’trop ? Yen a bentôt su’ tous les r’fuges !… Qu’un mossieu dégote un sirop, Un’ pastille, un’ compote anglaise, Et qu’i’ claqu’vingt-quatre heur’ après, On te l’pétrit dans d’la terr’glaise… On l’fait en marb’, en pierre, en grès. J’comprends la statu’ d’Charlemagne, J’comprends aussi celle d’l’emp’reur ; Entendons-nous, pas c’ui d’All’magne… Non… l’nôtre, à nous… Ya pas d’erreur. Avant tout, moi, j’veux qu’on s’explique ; J’suis Français, Parigo, Chauvin Et j’marche avec la République. Mais quand j’ai bu deux verres d’vin Et qu’m’arrive d’voir, dans la rue, Un inconnu, que j’connais pas, Me r’garder du haut d’sa statue, J’ai des envi’s de l’foute en bas !… Mais j’veux pas pour ça qu’on m’engueule, Car si j’mont’ su’ son piédestal Pour y tambouriner la gueule, J’demande à qui que j’fais du mal ?