French poem
La bonne éducation
by Franc-Nohain (1872–1934)
Le petit éléphant de carton hocha la tête, Et dit : — Je commence à en avoir par-dessus la tête. J’en ai assez de vos baraques du boulevard, Ah ! qu’on me rende mon bazar !
Dans cette calme arrière-boutique, au fond d’un passage Bien chaudement enveloppé De papier, Je coulais des jours sans orage : Chez mes braves petits marchands, Jamais je n’avais vu pénétrer un chaland, C’était charmant ! Et seulement lorsqu’avaient été sages
Leurs enfants (ils avaient deux garçons et trois filles), Ou encor lorsqu’il leur venait de la famille, On me sortait en grande pompe, On remuait un peu ma trompe, (J’avais surtout le don d’amuser le vieil oncle Alphonse), Et puis l’on me laissait tranquille.
Soudain, voici que, sous prétexte Que c’est bientôt la saint Silvestre, Veille du premier jour de l’An, Brusquement on vient m’arracher de ma retraite, On me jette Au beau milieu de ce Paris bruyant, Où l’on me force à rester, tout le jour, ballant, Ballant la tête !…
D’abord, je ne suis pas très fier, Mais, je vous le demande un peu, de quoi ai-je l’air ?… J’ai l’air d’une bête ! Saluer, d’un geste entendu. Des gens que l’on n’a jamais vus,
Faire ainsi de petits signes d’intelligence À des tas de passants que l’on ne connaît pas… On doit me prendre pour un gaga, Et j’en rougis jusqu’à l’extrémité de mes défenses !
Et puis quelle promiscuité ! Nous autres éléphants aimons à nous abstraire : Et j’ai, tout juste, à mes côtés, Un chemin de fer circulaire, Qui tourne constamment avec un bruit d’enfer !
Cela s’aggrave encor de boîtes à musique ; Il y a de tous les métiers Dans cette boutique : Balayeuses, cireurs de bottes, palefreniers, Qui, pour attirer les pratiques, Trémoussent bras, et tête, et pieds : C’est une agitation folle, — Même un lapin, ridiculement habillé, Un pauvre lapin, qui bat du tambour, vous croyez !… Peut-être se trouve-t-il drôle ? Que voulez-vous ? — Moi, ça me fait pitié !…
Mais le plus affreux de l’affaire, Ce sont les soldats que voici, Soldats de plomb, soldats de bois aussi, Qui passent le temps à me demander mon avis, Mon avis d’éléphant, sur la suprématie Ou du pouvoir civil, ou bien du militaire ? —
— Du moins, dis-je, quand vient la nuit, Tu peux sommeiller ? — Vain espoir ! Elles sont là toute une bande de toupies, En forme de cœur ou de poire, Qui ronflent, à peine endormies… —
Ému par la douleur que trahissaient ces mots, — Viens avec moi, repris-je alors, je te promets Que jamais Je ne troublerai ton repos. Et ne te secouerai la trompe hors de propos. —
Mon interlocuteur, avec reconnaissance, Accepte, et nous montons en voiture tous deux ; Je le laissais dans son coin, respectueux De son immobilité et de son silence : Spontanément, sa tête à nouveau se balance…
— Est-ce nerveux, interrogé-je, Ou, habitué au mouvement, aurais-tu donc Une crampe dans la trompe ? — Tu te trompes, Répondit-il ; — malgré ma fatigue, n’empêche Que je connais les usages du monde ; Regarde à la portière, ami, et rends-toi compte : —
Un convoi déroulait son funèbre cortège.