French poem
Ingénieuse réponse d’un jeune garçon
by Franc-Nohain (1872–1934)
À la terrasse d’un café, avec son père, Le voilà installé, tout comme Un homme, Comme un homme le petit Albert ; J’espère ! Y en a-t-il beaucoup en France, Beaucoup de garçonnets de votre connaissance, Qui, à cette heure, boivent dans un grand verre Du sirop de grenadine ? Non, je pense ;
C’est qu’aussi il n’y en a guère Dont les parents puissent être aussi fiers, Et qui soient aussi forts en histoire de France. Il faut bien qu’on le récompense, Il vient encore d’être premier. (La composition était sur Jeanne d’Arc.) On est allé voir les baraques, Les baraques du premier janvier.
Et maintenant, tant pis si l’on rentre en retard ! Tant pis si maman gronde un peu Que le plat trop longtemps, attendit sur le feu : C’est la vie, c’est la grande vie du boulevard !
Grenadine à l’enfant, au père absinthe verte ; — Puis, vous nous apporterez Tous les journaux illustrés, — Pour que la fête soit complète !
(Admirer de Forain le crayon incisif En savourant l’apéritif ! Joie ! à nous Hermann Paul, Caran d’Ache, et Willette !) Cependant des gens vont et viennent, S’arrêtant, en passant, devant le jeune Étienne ; (Albert s’appelle Etienne aussi, Ceci Soit dit pour la commodité de mon récit, — Stéphanie est d’ailleurs le nom de sa marraine). Donc tous au jeune Albert-Étienne Proposent d’une voix méliflue Divers objets qui constituent Le cadeau le plus séduisant, à leur avis, Qu’un père, à son enfant ravi, Puisse donner pour ses étrennes.
Mais le père d’Albert, du geste les écarte, Et à son fils tient ce discours :
— Albert, tu n’as reçu le jour Que longtemps après nos désastres. Mais, cher petit, digne espoir de ma race. Tu dois t’en souvenir toujours !
Or, ces jouets, que l’on te vante, Je rougis rien que d’y penser, C’est De la fabrication allemande ! Étienne-Albert voudrait-il donc encourager Le commerce de l’étranger ? Ah ! mon fils, je te le demande !…
L’enfant réfléchit un moment : De m’avoir prévenu, père je te rends grâces, Dit-il, et reçois mon serment : La terre m’engloutisse, ou la foudre m’écrase, Si je touche jamais ces jouets allemands !
Mais, ajouta-t-il à voix basse, N’est-il pas des ballons d’Alsace ?