French poem
11 (Oh ! l’admirable réveillon…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Oh ! l’admirable réveillon Que nous avons fait cette année, Au sommet du plateau d’Avron, Dans notre cahute enfumée !
C’était vraiment splendide à voir ! Le lustre était une chandelle ; La cave, un superbe arrosoir ; L’argenterie, une gamelle.
Nous avions, tout autour de nous, La neige comme nappe blanche ; Comme table, nos deux genoux, Et, comme fauteuils, une planche.
Habillés de nos grandes peaux, Coiffés de nos bonnets de laine, Nous avions tout l’air d’Esquimaux Devant un ragoût de baleine.
Bien que ce fût jour de gala, On n’était pas trop difficile ; Le superflu n’étant pas là, On se contentait de l’utile.
Et puis l’amour-propre d’auteur Sait conjurer l’humeur chagrine, Et l’on mange tout de bon cœur Lorsqu’on mange de sa cuisine.
Après le potage, corsé D’un peu de cheval coriace, Parut l'entremets, composé D’un riz-chocolat à la glace.
Disons-le : ce fut un succès ; Cette alliance était divine, Et l’on vida trois gobelets Au triomphe de Catherine.
Oh ! n’en rougis pas aujourd’hui Intéressante ménagère : Pour avoir, hélas ! trop peu lui, Ta gloire n’est pas éphémère ;
Nos estomacs reconnaissants Gardent la mémoire fidèle De tes dévoûments incessants, De tes fricots et de ton zèle.
Quelquefois, dans un rêve d’or, Il me semble, ô ma douce fée, Te voir devant le poële encor, Chaste et pudiquement coiffée,
Sur l’eau qui devait nous servir Attachant tes regards sévères Et la suppliant de bouillir Pendant des heures tout entières !
Après un triple toast, porté Au talent de la cuisinière, Chacun d’entre nous a chanté Un refrain d’amour ou de guerre :
Si bien qu’à minuit seulement, Au fond de la cabane obscure, Un formidable ronflement Sortit de chaque couverture…
Pendant que nous soupions ainsi Et que nous disions des folies, Les Prussiens, en face, au Raincy, Établissaient leurs batteries.