French poem
15 (Sous la caresse protectrice…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Sous la caresse protectrice Des arbres au doux frôlement, Autrefois « de l'Impératrice », Aujourd’hui « d’Été » simplement,
Bourdonnant de polkas folâtres, Le Cirque, tel qu’un grand joujou, Dresse la blancheur de ses plâtres Et son toit luisant comme un sou.
Entre la grille minuscule Et les bons vieux chevaux de bois Tout le jour va, grouille et circule Le peuple des jeunes bourgeois :
Fillettes roses, bien peignées, Garçonnets au jeu turbulent, Que les nourrices alignées Suivent d’un œil distrait et lent.
Le soir, quand les Champs-Élysées, Jusqu’en mai sombres et déserts, Voient les foules inamusées S’entasser aux cafés-concerts,
Le Cirque s’allume et flamboie À travers ses vitraux ardents, Énorme gâteau de Savoie Avec des chandelles dedans.
Évohé ! Messieurs de la gomme ! Les samedis sont les jours chics… C’est là qu’il faut sucer la pomme Étincelante de vos sticks !
C’est là qu’il faut, belles « tendresses », Devant les « rastas » éblouis, Arborer sur vos blondes tresses Des chapeaux de douze louis !
C’est là que dans les écuries, Pendant l’entr’acte, il faut savoir Prodiguer les agaceries Aux beaux messieurs en habit noir,
Et faire, douces tentatrices, Pousser au cœur du galantin La fleur des fugitifs caprices Parmi les odeurs du crottin !
Oui, c’est là qu’aux heures voulues Il faut vous montrer tout exprès, Pour qu’en des gazettes fort lues Demain on chante vos attrails ;
À la sortie, ô mes déesses, C’est là qu’il faut, par les loustics, Être prises pour des duchesses… Les samedis sont les jours chics !
Quand l’été vers toi me ramène Ô vieux Cirque, je t’aime mieux Les autres jours de la semaine, Moins encombré, mais plus joyeux.
On peut, sans heurt et sans obstacle, Gagner sa place, et rencontrer Des gens venus… pour le spectacle, Sans nul souci de s’y montrer.
En ces foules plus réservées Que je retrouve plus souvent Les impressions éprouvées Lorsque j’étais petit enfant !
Bercé par la Valse des roses Qui tombe en perles du plafond ; Suivant, les paupières mi-closes, Un cheval qui galope en rond ;
Au clic-clac de la chambrière Crépitant par coups espacés, Je crois revenir en arrière Et revivre les jours passés.
Ah ! quelle ivresse bienheureuse Quand vite, bien vite, à mon rang Je grimpais, guidé par l’ouvreuse, Cette Madone au petit banc !
Plus muet qu’un frère trappiste, Le cou tendu, les doigts raidis, Comme j’attachais sur la piste Mes yeux par la joie agrandis !
Que tout me semblait admirable !… Les deux pitres enfarinés Avec les coups de pied au… râble, Et la tache de rouge au nez ;
Les chiens savants dressant leurs queues, Et groupés au premier signal ; Les singes en casaques bleues Qu’entraîne un galop infernal ;
Les bayadères court vêtues Le sourire aux lèvres figé, Prenant des poses de statues Pendant le repos obligé ;
Le postillon, le dos en boule, Les deux pieds comme écartelés Montant, descendant sur la houle Des quatre chevaux accouplés ;
Les gymnastes, vivante échelle, Château branlant de corps humains ; L’ours… oh ! l’Ours et la sentinelle, Drame applaudi par tant de mains !
Et surtout, droits dans leurs cravates, Sanglés en leurs habits trop longs, Plus corrects que des diplomates, La bande d’or aux pantalons,
Pommadés, frisés, pleins de grâce, Les écuyers silencieux Dont je demandais, à voix basse : « Maman, c’est-y des vrais messieurs ? »
Oui ! tout cet enfantin poème En moi semble ressuscité… Voilà pourquoi si fort je t’aime, Ô mon bon vieux Cirque d’Été !
Ici-bas tout passe et tout lasse ; Tout change en mieux ou bien en mal… Seul, tu gardes la même place Ô temple auguste du Cheval !
Ces traditions immortelles D’un art restreint et défini Tu les maintiens dignes, et telles Qu’au temps de monsieur Franconi.
On ravagera des provinces ; Les ministères tomberont ; On verra, de princes en princes, Les couronnes changer de front…
Qu’importe ! Ferme sur tes bases Ô Cirque, tu sauras toujours Montrer, parmi le flot des gazes Et le chatoiement des velours,
Les bras tendus comme des ailes, Sous l’œil enflammé du pompier, D’intéressantes demoiselles Trouant des cerceaux en papier !