Versos French Jacques Normand 15 (Voilà longtemps, longtemps, longtemps…)

French poem

15 (Voilà longtemps, longtemps, longtemps…)

by (1848–1931)

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Voilà longtemps, longtemps, longtemps, Lorsque j’étais toute petite… — (Mon Dieu ! que le temps passe vite ! J’aurai demain mes dix-huit ans !) —

Dès que je voyais ma grand’mère, Ma bonne grand’mère aux yeux doux, Je bondissais sur ses genoux, Je baisais sa tête si chère,

Et, sans prendre au fond de son sac La friandise toute prête : — « Fais-moi voir la petite bête Qui fait tic-tac, tic-tac, tic-tac ! »

Lors, doucement, de sa poitrine Elle tirait sa montre d’or, Un bijou que je vois encor Avec sa ciselure fine,

Son émail d’un bleu toujours pur, Malgré l’usure des années ; Ses blanches perles alignées Courant sur la boîte d’azur ;

Son bon cadran de forme honnête, Où les heures vont se ranger Autour du nom d’un horloger Fameux sous Marie-Antoinette.

Moi, je m’empressais de saisir À deux mains la rare merveille, Je l’appliquais à mon oreille Tout en rougissant de plaisir,

Et puis, tranquille comme un ange, J’écoutais, curieusement, Le clair et preste mouvement De la petite bête étrange

Ce bruit bizarre me semblait Toujours une chose incroyable, Et j’aurais juré que le diable — Ou que le bon Dieu — s’en mêlait.

Aussi, d’une voix inquiète, Je demandais tout bas, bien bas : « Elle est vivante, n’est-ce pas, Grand’maman, la petite bête ? »

Grand’mère riait de cela… « Oui ! répondait-elle, ravie : C’est moi qui lui donne la vie, Mignonne, avec ce bijou-là ! »

Et je regardais, toute pleine D’un respect non dissimulé, L’adorable petite clé Qui pendait à sa châtelaine.

Certain jour, — ô calamité ! — Je crus la bébête malade ; Je voulus, bonne camarade, Lui donner un peu de santé ;

La montre était à la ceinture De bonne maman, qui dormait… Je m’approchai d’un pas muet… Je pris la clef à l’aventure…

Dans un des trous du cadran clair Je la mis, puis d’une main forte… Cric… crac… — La bébête était morte… Et grand’maman sautait en l’air !

Bientôt après, j’eus conscience De mon aveuglement fatal… La montre allait à l’hôpital… Et moi, j’allais en pénitence !

Aujourd’hui que j’ai dix-huit ans, — Comme j’eus l’honneur de le dire, — Parfois je me prends à sourire Des erreurs de mon jeune temps…

Cependant, elle n’est pas morte, La petite bébête en or, Et j’entends son tic-tac encor… Mais elle est faite d’autre sorte…

Elle a changé de logement : Je la sens là, dans ma poitrine, La chère petite machine Qui trotte, trotte éperdument…

Il faudra qu’un jour je la donne À celui que j’épouserai : Ce grand maître encore ignoré, Comment sera-t-il ?… J’en frissonne !

Aura-t-il, ce noble étranger, Pour te soigner, chère petite, Toute la tendresse émérite D’un bon et fidèle horloger ?

Hélas ! c’est qu’elle est délicate, La petite bête à secret… Je sens qu’elle se briserait Rien qu’au plus léger coup de patte !

Mais aussi, comme elle pourra Prendre l’allure d’une folle Et se hâter à la parole De celui qui la comprendra !

Ma vanité n’est pas extrême, Mais je crois — sans affirmer rien ! — Monsieur, qu’on vous aimera bien, Si vous aimez un peu vous-même !