Versos French Jacques Normand 16 (Il a neigé toute la nuit…)

French poem

16 (Il a neigé toute la nuit…)

by (1848–1931)

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Il a neigé toute la nuit. Au matin, le soleil scintille ; Coquet, le Bois a mis sans bruit Son étincelante mantille.

Il gèle… ; mais bah ! ce n’est rien… Et, bien couverte, bien voilée, Nina trotte avec Adrien Tout le long de la longue allée.

Nina : vingt-cinq ans, cheveux blonds, Pieds et mains de patricienne ; De la nuque jusqu’aux talons, Partout, toujours, Parisienne.

Adrien : caniche frisé, Léger bracelet à la patte ; Train de derrière frais rasé ; Dandinement aristocrate.

Maîtresse et chien, d’un pas pressé, Noirs sur l’éblouissante neige, Suivent l’étroit sentier tracé Par les balayeurs en cortège.

Ils vont, ils vont, silencieux… Lui, galopant à côté d’elle ; Elle, l’air un peu soucieux Malgré ses façons d’hirondelle.

Quelque rêve d’enfant gâté — N’en doutons point ! — la préoccupe… Et de son en-cas argenté Elle tape, tape sa jupe.

Adrien, le bon Adrien A vu s’amasser le nuage, Et, faisant son devoir de chien, Il l’interroge en son langage :

— « Chère maîtresse, quel souci Dans vos beaux yeux passe et repasse ? Ce n’est rien, dites-vous ?… Oh ! si !… Je suis un chien fort perspicace !

Là !… là !… Ne nous défendons pas !… Je devinerai tout de même… Rien n’est clairvoyant ici-bas Comme un caniche… qui vous aime !

Voyons !… Est-ce un propos trop vif De notre cher seigneur et maître ? Pis encore ?… Un coup de canif Qu’il nous aurait porté, le traître ?

Il est fidèle ?… Allons ! tant mieux !… Qu’est-ce alors ?… Dans quelque soirée, Certaine rivale aux grands yeux Plus que vous fut-elle entourée ?

Non… je me trompe !… Il n’en est rien !… Quoi donc alors ?… Une toilette Que Worth ne peut mener à bien ? Le gueux mérite qu’on le fouette !

Non, toujours non ?… C’est irritant, Ce souci que rien ne révèle. Est-ce un désir qui va trottant, Maîtresse, dans votre cervelle ?

Ah ! derrière voire manchon Vous souriez, malgré la brise, Et ce sourire folichon Me dit que je vous ai comprise !

Un désir, alors ? mais lequel ? Pouvez-vous former quelque envie, Vous à qui tout rit sous le ciel Et que tout charme dans la vie ?

Beauté, fortune, bon mari Que vous aimez, qui vous adore ; Fillette rose, au teint fleuri, Avec des cheveux pleins d’aurore ;

Loge aux Français, à l’Opéra ; Hôtel, chevaux, terre en Touraine… Et puis enfin — régal extra ! — Du poulet toute la semaine !

Non, ma foi !… Je ne comprends pas ! Je déclare rester godiche, Et je donne ma langue aux chats, Supplice affreux pour un caniche !

— « Ne cherche pas, mon pauvre ami ! Répond Nina ; sur ma parole, J’ai perdu la tête à demi Et je suis un tantinet folle !

Ce désir… Non, je me tairai… Car la chose est trop ridicule… » Mais Adrien, désespéré : — « Voyons, parlez-moi sans scrupule !

Nous autres chiens bien éduqués, Nous avons fort peu d’exigences, Et, pour les humains, ces toqués, Nos cœurs débordent d’indulgences ! »

Lors, du bout de son doigt mignon Lui montrant la neige rosée : — « Vois le beau tapis, compagnon ! Fit-elle, rêveuse et blasée.

Vois, sous le soleil éclatant Qui la couvre de ses caresses, Comme cette blancheur s’étend, Immense lit plein de paresses !

Ah ! qu’il doit être singulier, Exquis et cruel tout ensemble, Ami, d’avoir pour oreiller Ce granit argenté qui tremble !

Tu me demandes quel désir — Ô caniche trois fois sensible ! — Ce matin gâte mon plaisir ?… Eh bien !… je voudrais l’impossible…

Je voudrais, — rêves décadents ! — Parmi ces reflets d’émeraude… » — « Quoi donc, enfin ? » — « Me rouler dans De la neige… qui serait chaude ! »