French poem
16 (Il me va donc falloir te…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Il me va donc falloir te rendre, Bon fusil, que pendant six mois J’ai couvé d’une amitié tendre, Et frotté tant et tant de fois !
Or çà, notre tâche est finie ; Nous avons, malgré nos regrets, En fait de gloire, une élégie, En fait de lauriers, des cyprès.
Lorsque nous fîmes connaissance Au camp, jadis, te souviens-tu Combien nous avions de vaillance Et quelle était notre vertu ?
Pendant six mois j’ai cru sans cesse Qu’un jour viendrait où nous pourrions Sauver la Patrie en détresse Et trouer d’épais bataillons…
Va donc ! je te quitte sans peine, Et te laisse aller de ma main Comme on jette un bâton de chêne Qu’on a coupé sur son chemin…
Que belle était la vieille guerre, Que beaux étaient les vieux combats, Dans le soleil, dans la lumière, Cœur contre cœur, bras contre bras !
Ô les vaillantes équipées Du seigneur et de son coursier ! Et les chocs des lourdes épées Qui retentissaient sur l’acier !
Ô les rencontres gigantesques Dans les forêts et les ravins, Lances contre sabres moresques, Et Français contre Sarrasins !
Quand un canon, la poudre née, Au troisième coup éclatait ; Quand un fusil, dans la journée, Partait vingt fois… oui, s’il partait ;
Que c’étaient choses encor belles, Les grandes charges d’escadrons, Les régiments prenant des ailes Au souffle fiévreux des clairons !
Aux accents de la Marseillaise, Les sombres remparts emportés, Et la baïonnette française Trouant les rangs épouvantés !
Vive l’ardente et chaude ivresse Du soldat qui va de l’avant À l’assaut d’une forteresse, Le front levé, l’épée au vent !
Vive la bravoure qui bouge ! En plaine, au soleil, loin des bois, L’acier est bleu, le sang est rouge C’est la bravoure des Gaulois !
Alors on pouvait être brave ; Maintenant on n’est plus que fort. À plat ventre comme un esclave, On attend froidement la mort ;
Sur une colline lointaine Votre lorgnette apercevra Un peu de fumée, à grand’peine… Et c’est le coup qui vous tuera.