Versos French Jacques Normand 40 (Voici les premières soirées…)

French poem

40 (Voici les premières soirées…)

by (1848–1931)

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Voici les premières soirées ! Voici les robes entourées De dentelles et de bouquets, Qui, des mains de la couturière, Vont voler en pleine lumière Sur le clair miroir des parquets. Voici la saison inhumaine Où chaque soir on est dehors… Où six ou sept fois par semaine, Ma femme danse… et moi je dors !

Elle est pourtant mince et fluette ! La plus légère pichenette Tournerait à l’assassinat ! Tout le jour, aucune énergie… Migraine, rhume ou névralgie La torturent, ce pauvre chat ! Mais, étrange bizarrerie, Le soir, elle a le diable au corps, Et danse, danse avec furie, Danse toujours… et moi, je dors !

Jusqu’à deux heures je suis brave ! Tandis qu’Alfred ou bien Octave La font tourner comme un tonton, Avec les maris ou les pères J’entame des whists peu prospères Et je tripote le carton. Mais quand deux heures sont sonnées Je vais essayer les ressorts Des causeuses capitonnées… Ma femme danse… et moi, je dors !

Je dors… et dans un vague rêve Je la vois, tournoyant sans trêve, Coupée en deux par un bras noir Qui l’entraîne en pleine mêlée Au bruit d’une valse endiablée… Toujours la même chaque soir. Ah ! je la connais, la gredine, Avec son tonnerre d’accords… À cette musique assassine Ma femme danse… et moi je dors !

Je dors… ou plutôt, soyons justes ! Nous dormons… car je vois les bustes Des pauvres maris accablés Qui tombent de droite et de gauche Comme sous l’acier qui les fauche Dans la plaine tombent les blés ! Compagnons de la même chaîne, En dépit des mêmes efforts Nous cédons, murmurant à peine : « Ma femme danse… et moi je dors ! »

Aux premiers rayons de l’aurore Sans répit, elle tourne encore Et toute fraîche, d’un air gai, Avec sa gentille manière : « Rien qu’une valse, la dernière… « Si tu n’es pas trop fatigué !!! » Enfin, on part… Dans la voiture Que sa robe emplit à pleins bords Ses pieds s’agitent en mesure… Ma femme danse… et moi je dors !

Mais plus tard j’aurai ma vengeance ! Je la vois déjà qui s’avance… Elle sera terrible un jour ! La fille vengera le père… Elle a treize mois… ce n’est guère… Mais tout doit venir à son tour. La danse fera naître en elle À vingt ans, les mêmes transports ; Et ma femme alors dira d’elle : « Ma fille danse… et moi, je dors ! »

Oui, dans vingt ans, ma blonde aimée, Notre fillette bien-aimée À votre place tournera, Et jusqu’au matin amusée Comme vous sera courtisée Par des messieurs nec plus ultra ! Ainsi que moi, vous prendrez place Sur les fauteuils aux doux ressorts Et murmurerez à voix basse : « Ma fille danse… et moi je dors ! »

Moi (si je suis encore au monde) J’aurai cette ivresse profonde De pouvoir m’exempter du bal, Et rattraperai, je l'espère, Les mauvaises nuits de naguère, Tout, intérêt et capital. Dans mon lit, sans prêter l’oreille Au vent qui gémit au dehors, Je me dirai : « Ma femme veille… « Ma fille danse… et moi je dors ! »