French poem
40 (En ce temps où l’on souffre…)
by Jacques Normand (1848–1931)
En ce temps où l’on souffre, où l’on pleure, où l’on tue, Où tout est violence, outrage et cruauté, Je voudrais qu’on sculptât une noble statue En ton honneur, ô Charité ! Je voudrais qu’en un lieu paisible et solitaire, Sous un beau ciel dont rien n’aurait terni l’azur, Un lieu tout de repos, de calme et de mystère, Elle dressât son marbre pur. Un voile agiterait sa très lente caresse Sur ton front sans nuage, et tu tendrais les mains En un geste de noble et sincère tendresse Vers les pauvres humains. Ils viendraient te conter leur tristesse éternelle, Leur misérable plainte et leurs tourments secrets ; Et dans un même élan d’amitié fraternelle Tu les réunirais… Tu leur dirais : « Enfants ! ce siècle encor barbare Ne réalise pas ce que vous rêviez tous… Mais, pour ceux qui naîtront, l’avenir se prépare Plus clément et plus doux. Peut-être, moins lointains qu’on ne le pourrait craindre, Des jours viendront, des jours appelés ardemment, Où les hommes heureux enfin, pourront s’étreindre D’un même embrassement ! Où la paix régnera sur la terre charmée ; Où la guerre aux bras durs et par le sang rougis Jettera les tronçons de sa torche enflammée Dans les flots assagis ; Où, déroulant le fil doré des heures calmes, Lasse d’avoir souffert et gémi si longtemps, L’Humanité pourra s’éveiller sous les palmes D’un éternel printemps ; Où, sous le sceptre noble et chaste de l’Idée, Chacun pourra jouir, loin des rudes combats, De la félicité la plus grande accordée Aux passants d’ici-bas ; Où la Justice intègre et jamais asservie Fêtera le plus digne et non pas le plus fort ; Où le bonheur d’aimer embaumera la vie Et fleurira la mort… Enfants ! sachez attendre et d’une âme sereine ! Ces temps obscurs encor rayonneront un jour… Supportez l’injustice et tolérez la haine En songeant à l’amour ! » Pour apaiser les maux par la guerre farouche En ces heures de deuil partout accumulés, Ô déesse ! voilà ce que dirait ta bouche Aux hommes assemblés… C’est pourquoi je voudrais qu’en ce siècle où l’on tue, Où tout est violence, outrage et cruauté, On dressât pour ta gloire une noble statue, Blanche déesse, ô Charité !