French poem
Au Coin d’une Rue
by John-Antoine Nau (1860–1918)
Le mur est couleur de farine de manioc Avec un semis de paillettes Qu’éteint et rallume la brise alerte ; Son ombre est lilas sur le blanc pavé de « roche ». Il emprisonne un tout petit paradis vert Que l’on devine, Car, guettant par-dessus la crête illuminée De soleil doux, Voici deux longues feuilles de bananier En banderoles qui s’effrangent, Des dentelles floues De filaos aux tulles changeants, Des bouquets rouges sur le ballant d’une branche Une luisante et bruissante palme d’or vert.
En face il y a une case lézardée Avec une galerie aux piliers de pierre, D’où une vieille femme noire, si ridée Qu’elle-même semble une ruine lézardée Contemple un gouffre bleu au fond duquel chante la Mer.
C’est là que je t’ai rencontrée, fillette si brune, Presque mordorée sous ton madras jaune Fleuri d’invraisemblables pivoines. — Belle d’énormes yeux où des astres s’allument Comme dans une splendide nuit, Belle de ton sourire qui est un lis Entrevu sous des fleurs de flamme ambrée.
J’allais tout doucement, grisé de solitude, De parfums matinaux doux à en délirer ; Tu attendais — sait-on quoi ? — debout et cambrée Et tu m’as regardé, peut-être une minute, (Curiosité amusée plutôt qu’intérêt.)
Comme j’étais vêtu sans la moindre élégance, Brûlé de soleil, bistré comme un pain trop cuit, Nimbé d’un panama vénérable et roussi, Contemporain du papa de la Reine Hortense, Je me figure bien que tu te seras dit :
« Moun-là, c’est sûrement un « habitant » des mornes ; Il possède une vieille mule couronnée Ou une jument de vingt ans, boiteuse et borgne Qui lui sert à porter de l’herbe de Guinée, Du gombo et des pois d’Angole De son champ aux habitations isolées Perdues en l’émeraude et l’azur des hauteurs.
Comme il a fait un beau coup sur les sapotilles Ou les pommes-cannelle avec un revendeur, Il est descendu par de petits chemins bleus Ombreux de galbas et de lianes à vanille Pour causer avec les « ti filles » de la ville. Dans sa broussaille, il n’a que des sorcières noires Et plus vernies que des bâtons de cacao, Ou des « chabines » aux pâles yeux de crapauds, Aux joues tachées de bis comme les vieux ivoires Et aux cheveux en rêches bourres de coco.
Excédé, à la fin, de ces « fleurs » trop rustiques, Il est venu cueillir quelques œillets dorés En de solaires parterres de mulâtresses. Il va paraître fort brutal — et plus comique — Ce bon amoureux trop gourmand et trop pressé ! Quand elles auront bien ri de lui, les « Titanes » Le renverront à ses bois noirs, à ses ravins, Aux sauvages beautés de ses hautes savanes. »
Et moi, je songeais : « Viens, petite « brune », viens, Poésie condensée de la terre créole ! Que ne suis-je un puissant magicien Pour t’appeler vers moi, — sans paroles — Rien que par un triste regard de convoitise Qui serait une flèche pour ton cœur, Une flèche au venin d’une telle douceur Que tu penserais, plus apitoyée qu’éprise : « Oh ! je souffre de ce désir ardemment triste, Je veux le guérir, je le noierai de langueur Dans le philtre embaumé de mes caresses. »
Tu me ferais un tout petit : « oui !» de la tête : Je t’emporterais sous des verdures épaisses Et lourdes, mais amoureusement inquiètes, Vers une case que je connais bien, Baignée d’une lueur d’aigue-marine et de topaze, Vibrante des soupirs des grandes palmes et des vagues.
Dans l’île, nous aurions notre île à nous, Séparée de tout par l’océan des feuilles, Nous jouerions aux « pauvres âmes esseulées » Que le monde entier réprouve et désavoue…
Et je ne vivrais que pour être à jamais tien : Je te prendrais dans mes bras, le matin, Quand un peu maussade, faisant la moue, Tu voudrais te lever, lassée d’amour ; Et je te garderais tendrement contre moi. Puis si tu insistais pour m’échapper quand même, J’irais te baigner comme une enfant Dans le bassin rosé de pétales flottants… Je poserais ton beau madras, ce diadème De soyeux rayons d’ambre et de pourpre des soirs, Sur tes frisettes crespelées aux sombres moires, Et ton collier de grosses baies d’or creux Qui prend un éclat presque liquide Ou mélancoliquement stellaire Sur l’or plus fauve et chaud de ton col langoureux ...................
Pour toi, je chasserais, par les sentiers d’ombre tépide, Les manicous et les tourterelles ; Au fond des gouffres de ténèbres vertes — Où pleurent de minces cascatelles, Près des monstrueuses fougères, — Penché sur les rivulets de nuit endiamantée Moins beaux que tes yeux aux noires clartés, Je guetterais le gris élan de vif-argent, La cristalline robe turgide et féerique Dont s’habille la fuite enragée des cériques. ................... Et quand le soir emparadise le couchant Si vite velouté d’un âtre bleu phosphorescent, Je chanterais des airs qui sont venus d’Afrique, Des airs inconnus de toi qui te surprendraient Comme un retour d’ombres d’ancêtres Oubliés mais très familiers ; Et tu m’en aimerais, jusqu’au fond de ton être
Hélas ! Je fus, — qui sait ? — un peu magicien, Car tu vis quelque chose de mon âme, Puisque la raillerie de ton regard devint Une émotion très fraternelle et amie… … Mais il y eut une folle risée de brise Chantante de parfums, sans doute évocatrice D’un plus doux, d’un plus jeune amour… … Et comme je m’éloignais de toi pour toujours, Nous avons échangé un sourire assez triste.