French poem
I
Enfant, de légendes avide, J'ai souvent entendu parler D'une femme sèche et livide Qu'un sort fatal semblait voiler; On l'appelait, Dieu me pardonne, La Femme du Diable, au hameau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Au fond d'une gorge sauvage Qui s'étrécit en entonnoir, Sans voisins et sans parentage, Sans amis qu'un gros matou noir, Elle habite un bouge où foisonne La fêve grise, le sureau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Dedans, sur une planche haute, Se riant du miauleur affreux, Une souris rouge y grignotte Un livre d'heures tout poudreux, Et dehors, une poule aphone Y gratte un fétide terreau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Nul grillon dans la cheminée, Nul lierre au mur se cramponnant, Pas de ruche au soleil tournée, Nul pauvre qui, s'en revenant, Rende un pater pour une aumône Au seuil maudit de ce closeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
On dit qu'elle avait été belle, Mais mon enfance n'y voyait Qu'une grande sempiternelle Dont l'air farouche m'effrayait; Le temps, qui fauche et qui moissonne, Avait tout flétri sur sa peau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
La vieille servante d'un prêtre, Chez qui j'ai fait bien des péchés, Lorsque la bise à la fenêtre Geignait dans les trous mal bouchés, Me fit, encore j'en frissonne, De cette histoire un long tableau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Je vais, grâce au ciel qui m'éclaire, De quelques traits l'amplifier, Ce, afin que le populaire S'en puisse mieux édifier; Et sur un air je me chansonne Pour plus durable memento: Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.