French poem
Au grand tonneau d’Heidelberg
by Louis Bouilhet (1821–1869)
Monstre des temps homériques, Dans les nôtres déclassé ; Polyphème des barriques, Dont l’œil au ventre placé
Provoque avec assurance — Avortons d’un siècle obtus ― Nos tonneaux qui sont en France, Étroits comme nos vertus !
Foudre géant, qu’à ta forme On prendrait pour un vaisseau, Du bon vin cercueil énorme Dont je possède un morceau.
Je veux, plein d’un effroi vague, Et m’agenouillant trois fois — Comme un dévot dans sa bague Met un fragment de la croix ―
Sur un reposoir gothique, Dans un coffret de satin, Enchâsser ton bois mystique, Tiède aussi d’un sang divin !
Heidelberg !… par tes féeries, Par tes gnomes familiers, Par tes noires brasseries Où chantent tes écoliers,
Par ton château, sous les nues Debout comme un souvenir, Au nom des splendeurs connues Et des gloires à venir,
Puisse au loin, joyeux cratère, Ton fût, sur tes monts planté, Envahir toute la terre Sous un flot de volupté !
Et puisse la paix féconde, Comme dans un saint anneau, Un jour enfermer le monde Au cercle de ton tonneau !…