French poem
La Mort de Chénier IV (Poussés par l'égoïsme ou l'espoir du succès)
by Pamphile Le May (1837–1918)
Poussés par l'égoïsme ou l'espoir du succès, De vieux enfants du sol, des Canadiens-français, Restaient au premier rang de l'armée ennemie, Quand devant eux, là-bas, la mitraille vomie Par les mortiers anglais sur le temple sacré, Broyait le mur bénit ou le frère exécré!
Les nôtres ripostaient hardiment. Leur défense Était aux yeux des grands une damnable offense; Et l'anathème osait les buriner au front...
Les vieux troupiers rageaient. Ils pressentaient l'affront D'un vain engagement, d'un échec ridicule. Et voilà qu'en effet leur bataillon recule... Coursiers, drapeau, canons, soldats, tout est chaos, Tout fuit devant le feu de nos jeunes héros!... Quel espoir dans ton coeur, quel espoir et quel doute, Ô Chénier! à l'aspect de l'étrange déroute!
A ton cri de triomphe, à ton joyeux transport, Tes compagnons tombés sourirent dans la mort, Un rayon de soleil, comme un glaive dans l'ombre, De l'aurore au couchant traversa le ciel sombre, Et tu crus, un moment, que le droit l'emportait!
Mais Colborne étonné, rappelait, exhortait, En brandissant le fer et l'outrage à la bouche, Ses grenadiers en fuite. Et bientôt, plus farouche Qu'un troupeau de bisons traqués par des chasseurs, Le bataillon rompu des cruels agresseurs S'arrête, se reforme. Il a fait volte-face. L'élan est formidable. Il veut punir l'audace De tous ces jeunes preux là-bas agenouillés Qui pressent sur leurs coeurs leurs vieux mousquets rouillés!
Avec un bruit de grêle, un éclat de cymbales, Les fenêtres alors s'émiettent sous les balles. Et, sous la voûte, il court, du portique à l'autel, Un souffle rude, un souffle ardent, un souffle tel Que l'on dirait le vol des démons et des anges. Et de profonds soupirs et des sanglots étranges Des tombeaux enfouis sous les dalles de bois Semblent monter. Ce sont alors, toutes ces voix, Avec l'airain qui pleure en traversant l'espace, Comme l'appel des nids quand l'aigle cruel passe.
Et l'aigle, il était là! Non, c'était le vautour Qui venait d'arrêter son vol sur l'humble tour. Et le temple, ce nid du bon Dieu sur la terre, Allait être meurtri sans pitié dans sa serre! C'était là ta revanche, ô vieil orgueil saxon! Et le frisson de joie après l'âpre frisson.
Et tes enfants tombaient, ô ma pauvre patrie! Ils tombaient, tes enfants, comme l'herbe flétrie Sous l'acier du faucheur, aux jours embrasés d'août. Ils n'étaient pas vaincus, ils mourraient, c'était tout.
Saura-t-elle jamais, cette docile horde, La horde des peureux qui vantent la concorde Et pensent que, pour voir la vertu s'affermir, Il faut briser le glaive ou le laisser dormir? Saura-t-elle jamais que sa grandeur future, Est l'oeuvre bien souvent de ces preux d'aventure?...
More by Pamphile Le May
- La Moisson
- La Mort de Chénier I (Plus haut que nos sanglots montaient leurs chants de fête...)
- La Mort de Chénier II (C'était l'écrasement... Saint-Charle et Saint-Denis)
- La Mort de Chénier III (Sans cesse on entendait l'ardente sonnerie)
- La Mort de Chénier V (Au bruit de la mitraille, aux clameurs des boulets)
- La mort du Christ
- La Mouche et L'araignée
- La Mouche et le Taureau