Versos French Pamphile Le May La Partie de Quatre-sept

French poem

La Partie de Quatre-sept

by (1837–1918)

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Ce jour-là le vent d'est faisait craquer les branches, Et la neige roulait sur les campagnes blanches Ses épais tourbillons. Pour mieux passer le temps, Chez le père Lozet plusieurs vieux habitants Etaient venus fumer et faire une partie. Les chevaux reposaient dans leur chaude écurie, Hennissant de plaisir à la senteur du foin. Ces tempêtes d'hiver dévastent tout au loin: La neige monte haut; les chemins disparaissent; Les balises de cèdre en gémissant s'affaissent Comme des bâtiments dans les flots engloutis, Et ne désignent plus aux voyageurs blottis Sous les peaux de bison, au fonds des carrioles, La route, hélas! perdue. Et dans les neiges molles Les chevaux aveuglés plongent de plus en plus. Aux cris du guide, alors, des hommes accourus Ouvrent un long sillon avec d'actives pelles Et rendent l'attelage à des routes nouvelles.

Les vieux amis venus sous le toit de Lozet Etaient François Boivert, Bibaud, Vidal, Beaudet Et Lazé Bélanger, vaillant nonagénaire Qui tous les jours encor découpait, d'ordinaire, Dans le frêne pliant, sa paire de sabots. Une gaîté charmante et, souvent, de bons mots Dérident les fronts nus de leur verte vieillesse. Ils évoquent d'abord la lointaine jeunesse, Et comparent leur temps à celui d'aujourd'hui Qu'ils trouvent moins joyeux et souvent plein d'ennui. Le présent nous fatigue et le jour qui s'envole Revêt, en s'éloignant, une vive auréole.

Pour eux le quatre-sept était le roi des jeux. Ils se liguent bientôt, luttent deux contre deux, Observent froidement chaque carte jouée, Et tentent mainte ruse aussitôt déjouée. Ou, sur la défensive, ils ne relèvent point, A moins que sur la table ils ne comptent un point. La lutte quelquefois demeurait incertaine. Tout à coup, cependant, une affreuse vilaine Se trouve entre les mains de deux joueurs battus. Ils se lèvent alors et s'en vont, tout confus, Parmi les quolibets et les plaisanteries, S'imputant l'un à l'autre erreurs et gaucheries.

Au même instant entra le vieux pilote Auger. —«Allez donc, lui dit-on, allez interroger «Ces deux pauvres joueurs aux moroses figures, «Qui méditent, là-bas, demandant aux augures «S'ils auront plus de chance avec nous d'autres fois; «Ils vous diront comment, par des coups maladroits, «Ils en sont arrivés à se couvrir de honte.» —«J'ai pitié du malheur: mais au poêle de fonte «Laissez-moi réchauffer mes doigts quelques instants, Dit l'aimable pilote; «il fait un rude temps.» —«Lozet, tu vas venir me donner ma revanche: «Je t'en veux, tu le sais; tu m'as battu dimanche. «Et j'ai fait un capot. Mais je n'avais rien, quoi!... «Je suis fort aujourd'hui. Bon! l'estèque est à moi!» Dit le père Bibaud, d'une voix élevée, En ramenant à lui la dernière levée. —«Lozet?—reprit Boisvert d'un ton un peu moqueur,— «Il est en tête à tête, amis, avec son coeur. «Je m'explique. Il reçoit Ruzard son futur gendre. «Ils disent des secrets qu'on ne doit pas entendre. —«Tiens! reprirent plusieurs, François est bien prudent: «On ne sait ce qu'on perd, parfois, en attendant.» Au même instant Lozet sortit d'une autre chambre, Et Ruzard le suivait. Un cheval qui se cambre N'a pas dans son oeil vif plus d'orgueil et de feux. S'approchant de la table ils s'assirent tous deux.

—«Père Auger, faites-nous, afin de nous distraire, «Nous deux à qui le sort des cartes fut contraire, «Faites-nous le récit commencé l'autre soir, «Et qu'il fallut suspendre afin de courir voir «Le vieil ami Sivrac tué par quelque lâche.» —«Ah! vous me demandez une assez rude tâche, Répondit le pilote aux deux joueurs vaincus; «Je veux bien cependant, mais soyez convaincus «Que je reviens toujours avec quelque tristesse «Sur ces jours d'autre fois, ces jours de ma jeunesse. «Je vous racontais donc que j'avais une enfant «Que ma femme, ô mon Dieu! me donnait en mourant. «Je ne l'ai jamais vue; et même, hélas! j'ignore «Où s'écoulent ses jours, si toutefois encore «Elle vit.» Les joueurs, alors, distraits un peu, Pour écouter Auger suspendirent leur jeu. Puis il continua.—«Dans mon premier voyage, «J'avais, non loin d'ici, connu dans un village, «Une fille charmante à laquelle je plus. «Les marins n'aiment pas les retards superflus: «Il faut qu'il sachent bien profiter de la brise. «Nous fûmes mariés, un matin, à l'église, «Grâce au calme profond qui tenait le bateau «Depuis plus de huit jours comme enchaîné sur l'eau; «Et puis je m'éloignai de cette rive chère, «Laissant ma jeune épouse avec sa vieille mère «Qui ne pouvait, vraiment! s'en séparer déjà. «Au port de Montréal, de suite, l'on chargea «De froment et de bois pour les Grandes Antilles. «Le vent était bon: en fermant les écoutilles «On dut appareiller. A peine ai-je pu voir, «Jetant l'ancre un moment, à l'approche du soir, «Vis-à-vis la demeure où je l'avais laissée, «A peine-ai-je pu voir, l'âme tout oppressée, «Mon épouse chérie. Il me fallut partir. «Elle voulut me suivre. Elle fit retentir «De ses cris de douleur le rivage et la lame. «Bien longtemps, ô mon Dieu! je la tins sur mon âme! «Je vis longtemps voler son blanc mouchoir au vent! «Mais, petit à petit, avec le flot mouvant «Tout parut se confondre; et le vaisseau rapide «Vogua vers le beau ciel de la zone torride. «Je soupirai, bientôt, après notre retour: «Il me tardait de voir l'objet de mon amour. «Le navire ne put se rendre dans la rade; «L'hiver nous prit aux Bic. Je débarquai malade «Et m'en vins à l'Islet mon village natal. «Mes parents, redoutant quelque revers fatal, «Mandèrent, à la fin, ma femme de descendre. «Elle se mit en route; elle ne put se rendre. «La peine et le plaisir, la douleur et l'espoir «L'ont, comme je l'ai dit, tuée, hélas! un soir.... «Quand j'ai su mon malheur la terre était fleurie, «L'espérance chantait dans mon âme attendrie. «J'aurais voulu mourir. Oh! quel terrible coup!... «On ne saurait, bien sûr, en supporter beaucoup «Sans voir sa pauvre tête atteinte de folie. «On me dit que j'avais une fille jolie. «Je craignais de la perdre, et je tremblais d'effroi: «Je voulus la chercher, la garder près de moi, «La conduire partout, sous tous les cieux du monde. «Autant que ma douleur ma joie était profonde. «On eut peur de l'amour d'un père infortuné. «Par mes pleurs on était peut-être importuné: «Je dus partir encor pour des rives lointaines. «Depuis plus de vingt ans des courses incertaines, «Des accidents divers, des plans audacieux «M'ont toujours tenu loin du pays des aïeux. «Trouverai-je jamais cette enfant inconnue, «Ou devrai-je mourir avant de l'avoir vue?... «Et cependant j'ai peur quand je pars à songer «Qu'elle ne peut en moi voir qu'un pauvre étranger.» Auger parlait ainsi, puis des larmes amères Comme des diamants luisaient sous ses paupières. Et tous les vieux amis, s'interrogeant des yeux, Voulaient douter encor du récit merveilleux. Lozet semblait frappé d'un funeste présage; Une affreuse pâleur recouvrait son visage, Sa femme toute émue oubliait le métier, Et s'essuyait les yeux avec son tablier. Louise, par moment, tressaillait sur sa chaise, Pâlissait, rougissait, semblait mal à son aise. Ruzard, d'un oeil avide interrogeait chacun; Il trouvait ce récit et long et importun. Un silence profond enveloppait la salle; Puis au dehors, toujours mugissait la rafale. Le pilote vit bien toute l'attention Donnée à son récit, l'étrange émotion Qui de chacun alors faisait palpiter l'âme. —«Quel était, mon ami, le nom de votre femme? Dit le père Lozet d'une tremblante voix. —«Mon épouse avait nom Philomène Lacroix.» Un long cri fit trembler la paisible demeure: —«Oh! c'est elle! oui c'est elle! ô mon Dieu! que je meure! «S'il doit, père cruel, me la ravir demain! Et la mère Lozet serrait contre son sein Louise son enfant qui, chancelante et pâle, Faiblement murmurait ainsi que dans un râle: «O mon père! mon père! «Auger tout stupéfait Regardait se disant: qu'est-ce donc que l'on fait?

Lozet lui prit le bras et lui montrant Louise: —«Votre enfant, la voici! Faut-il qu'on vous le dise? —«Ma fille!... c'est ma fille? Oh! ne me trompez pas! Et, reprenant soudain, il l'étreint dans ses bras, La couvre de baisers et l'inonde de larmes: —«Elle a bien de sa mère, en effet, les doux charmes! Dit-il en contemplant son front candide et pur. «Oh! mon enfant je t'aime! et pourtant je suis sûr «Que tu ne peux m'aimer comme je le demande! «Vous me faites du bien; ah! que Dieu vous le rende, «Père Lozet! Tenez! je m'en rappelle enfin, «Sa mère était ainsi: même regard divin, «Même sourire triste et même chevelure!... «En voyant près de moi cette enfant, je le jure, «Je pensais quelque fois à mon ange perdu: «Mais pouvais-je espérer qu'il me serait rendu?» Ainsi le vieux pilote exhale son délire. Et tout le monde pleure. Aucun ne pourrait dire Ce qui se passe alors dans les coeurs éperdus. C'était comme un long rêve où passent confondus Les rires et les pleurs, les plaisirs et les peines.

Louise était muette, et ses lèvres sereines S'entr'ouvraient doucement, comme un bouton de fleur, Pour laisser s'envoler les soupirs de son coeur. Ses beaux bras entourant le cou de son vieux père, Semblaient une guirlande autour d'un chêne austère; Ses yeux fixes brillaient d'un éclat inouï, Son front, comme un beau jour, s'était épanoui: Elle paraissait voir, dans une douce extase, Ce monde merveilleux, ce monde saint qu'embrase Un amour éternel. Et dans sa vision Elle voyait, peut-être, au milieu d'un rayon, Sa mère, jeune encore et comme elle sensible, Lui sourire. Lozet, en cet instant pénible, Avait peur de voir fuir l'ange de son foyer. —«Sous le fardeau des ans je commence à ployer,— Dit-il au vieux pilote,—Auger, je vous en prie «N'allez pas m'enlever cette fille chérie. «Ma vieille femme et moi nous mourrions de douleur.» —«Je ne suis pas un tigre, encor moins un voleur,— Lui répondit Auger; «vous garderez ma fille: «Plus qu'avec moi chez vous elle est dans sa famille. «Je viendrai seulement sur son front virginal «Déposer un baiser, quand au pays natal «On pourra jeter l'ancre après de longs voyages.» Ces paroles de paix chassèrent les nuages Qui ternissaient le front du bon cultivateur.

Ruzard jette sur tous un regard scrutateur. Il suppose, d'abord, que ce n'est qu'une ruse Et que le fin pilote, en badinant, abuse De la crédulité de l'honnête Lozet: Mais bientôt il a peur pour son brillant projet, Car la vérité perce et déjà se confirme. Et ce père inconnu qui tout-à-coup s'affirme Est l'ami de Léon: il va le protéger. Cependant, aussitôt, les derniers mots d'Auger Rendent à son amour le calme et l'espérance, Le jeune capitaine en proie à la souffrance Errait sur les coteaux malgré le froid, le vent. Perdu dans la tempête il s'en allait bravant Ces tourbillons de neige et cette grêle dure Qui sur lui s'abattaient, lui fouettant la figure, Il aimait les combats contre les éléments, Aux tourments des forêts comparait ses tourments. Il se trouvait alors, dans son humble stature, Plus fort que l'ouragan, plus fort que la nature. Quand, pendant plus d'une heure, il eut ainsi marché Par des chemins déserts, seul et le front penché, Avec ses souliers mous et ses raquettes peintes Dont le vent effaçait aussitôt les empreintes, Il revint au foyer où l'attendaient toujours Un bienveillant accueil et de chastes amours. Il se dit on entrant:—Est-ce que l'on complote? Comme on a l'air troublé!... Mais soudain le pilote, En riant, en pleurant, se jeta dans ses bras: —«O mon ami, dit-il, jamais tu le croiras! «J'ai trouvé mon enfant! oui j'ai trouvé ma fille!... «Oh! la bonté de Dieu pour moi vivement brille! «La vois-tu? c'est Louise!... Approche mon enfant.» Et vers la jeune fille il conduit, triomphant, Le brave capitaine ému de ces mystères. Un long éclair d'amour s'élança des paupières De la vierge sensible et du vaillant marin. Ils restèrent muets. Ils s'efforçaient en vain Dans leur trouble nouveau de trouver des paroles: Comme un souffle embaumé sur de pâles corolles Un mot divin venait sur leur bouche mourir.

Le vieux Bélanger dit:—«Qui donc peut découvrir «Les desseins du Seigneur et sa miséricorde? «On croit qu'il nous châtie alors qu'il nous accorde «Une grâce suprême, un immense bienfait. «Vous ne pensiez pas, quand votre navire a fait, «Sur nos vastes écueils, un si triste naufrage, «Que ce malheur profond pouvait être le gage «D'une faveur si grande?» En entendant ces mots «L'épouse de Lozet jeta de longs sanglots! Elle eut un souvenir qui lui transperça l'âme, Comme aurait fait un glaive à la mordante lame. On l'entendit gémir, disant dans son émoi: —«Qui donc me le rendra mon tendre fils à moi!»