French poem
La Pêche
by Pamphile Le May (1837–1918)
Les flots du Saint-Laurent donnent sur les rivages; Les oiseaux matineux reprennent leurs ramages; Les rayons du soleil percent les verts rameaux Des ormes chevelus qui croissent près des eaux, Déroulant sur le sein du fleuve d'émeraude Un long ruban de pourpre, une filandre chaude Qui tremble et puis se brise, en paillettes de feu, Quand le vent du matin vient à souffler un peu. Des canots de pêcheurs s'éloignent de la rive, Et l'aviron léger plonge dans l'onde vive Avec le bruit moelleux d'une aile dans les airs. L'alouette s'éveille, et ses chants gais et clairs Se mêlent au cri rauque et plaintif de l'orfraie.
Chaque habitant, alors, possédait une claie Faite de rameaux d'aune habilement tressés. Lorsque la mer baissait, les poissons insensés De leurs vastes prisons ne cherchaient pas l'issue, Et bientôt ils mouraient fouettant la vase nue De leur bifurque queue. Ou bien des hameçons Tendus, pendant l'été, dans les flots plus profonds, Attiraient les regards des anguilles agiles. On allait en canot visiter les empiles, Et c'étaient des saluts que les joyeux faucheurs, Devenus, un moment, chaque matin, pêcheurs, S'envoyaient de partout sur les vagues moirées; C'étaient des rires francs, des chansons mesurées, Des chansons de jadis dont les échos lointains Répétaient, tour à tour, les magiques refrains.
L'indien Tonkourou vers sa ligne dormante Conduisait son canot. Sa main rude tourmente Avec l'aviron peint le flot silencieux. On dirait qu'il a peur et du calme des cieux Et du calme des flots qui partout l'environne. Il aperçoit Ruzard. Au même instant il donne A son canot d'écorce une autre impulsion, Et vole à son ami.—«Fais bien attention, «En ce moment, François, au discours de ton frère, Dit-il, en abordant la nacelle légère Où Ruzard incliné tirait ses hameçons, «Laisse un moment d'espoir à tes jolis poissons; «Prête encore l'oreille à mes sages paroles. «Tu sais que mes discours ne sont jamais frivoles. «J'ai rêvé cette nuit, mes rêves sont-ils vains? «Que notre ami Léon, fers aux pieds, fers aux mains, «S'en allait en exil sur un sombre navire, «Pour avoir mille fois, le rebelle, osé dire «Que le peuple souffrant sous le joug des anglais «Devait lever la tête, et, libre désormais, «Faire ses lois lui-même, et vivre de sa vie.» —«C'est un songe admirable et mon âme ravie «Renaîtrait au bonheur s'il se réalisait.» —«Ce rêve, mon ami, si ton esprit l'osait, «Il serait, dès demain, une chose réelle.» —«Comment cela? comment!—«L'occasion est belle, «Le moyen est facile, et tu n'y penses pas? «Il faut donc que partout l'indien, pas à pas, «Te mène par la main comme on mène un aveugle! «Pendant que parmi nous Léon s'agite et beugle «Ses grands mots de salut, de patrie en danger, «On descend à Québec sur mon canot léger; «On vogue dans la nuit; et les vagues obscures «Ne révéleront pas de nos démarches sûres «Le motif tout puissant; on voit le chef anglais; «C'est Gosford qu'il se nomme. Or de son grand palais «Tonkourou connaît bien le chemin. On dénonce «Le traître citoyen, les discours qu'il prononce «Pour exciter le peuple à secouer le joug. «L'Anglais nous récompense, et ce suprême coup «Nous délivre à jamais du brave capitaine. —«Oui, la chose en effet, me parait bien certaine «Tonkourou, ton esprit est fertile en moyens: «Ce plan réussira, je le crois, je le sens. «Il faut, sans plus tarder, il faut qu'on l'exécute «Et nous verrons la fin de notre ardente lutte.» —«Nous partirons ce soir quand la chauve-souris «Jettera, voletant aux fenêtres, ses cris.» —«Nous partirons ce soir dans ton canot d'écorce «Quand baissera la mer. En ramant avec force «Nous serons à Québec avant le point du jour.» «Et demain, vers la nuit, nous serons de retour.»