French poem
Le Jour des Morts
by Pamphile Le May (1837–1918)
Ecoutez! écoutez! Quel bruit se fait entendre, Au fond de la forêt, sous les sombres rameaux? Sur les flancs vaporeux des arides coteaux? Dans les nuages noirs qu'on regarde s'étendre, Comme de grands linceuls, au bord de l'horizon? Dans les flots irrités dont la crête écumeuse Se déchire et se tord sur la rive brumeuse? Parmi la mousse humide et le pâle gazon?
C'est comme une plainte Qu'inspire la crainte! C'est un long soupir Qui semble sortir Du fond de la terre, Comme une clameur Qu'exhale le coeur Que la douleur serre! C'est un amer sanglot; C'est un cri de peine, Eternelle et vaine Que la brise traîne, Comme elle traîne un flot! Ou c'est une prière Que chaque rameau, Que chaque arbrisseau De l'épaisse bruyère, Que l'airain de la tour, Le temple solitaire Semblent, avec mystère, Nous faire tour à tour!
Ecoutez! écoutez! Le bruit sans cesse augmente! Là c'est comme un torrent dont la puissante voix Sourdement retentit dans l'épaisseur des Lois; Ou comme une forêt qu'un ouragan tourmente; Ou comme le fracas d'un vieux mur s'affaissant. Ici l'on croit entendre une plainte pareille Aux sinistres accents de la triste corneille Sur le chauve sommet d'un chêne frémissant!
Et le jour se déroule en vagues ténébreuses Qui tracent au ciel gris de noirâtres sillons: Le soleil désolé dépouille ses rayons: Puis des globes de flamme aux crinières poudreuses Glissent, en bourdonnant, sous le ciel attristé; Les lambeaux d'un feu sombre, endettés au passage, Font briller un instant le vagabond nuage Qui replonge aussitôt dans son obscurité.
On dirait un sanglot immense De la nature autour de nous: Enfants du Christ, entendez-vous Cette plainte qui recommence?
Sais-tu ce que c'est, voyageur? Ton âme a-t-elle quelque doute? N'aurais-tu pas vu sur ta route Quelqu'esprit souffrant ou vengeur?
Petit enfant, dans ta prière A genoux bien dévotement, As-tu pensé, quelque moment, Aux habitants du cimetière?
Sais-tu ce que c'est, le sais-tu, Jeune fille tout étonnée, Toi que le ciel a couronnée Des grâces et de la vertu?
Jeune homme plongé dans l'ivresse, Sais-tu ce que c'est? dis-le-moi: Lorsque tout pleure autour de toi Tu ris et tu chantes sans cesse!
De temps en temps, près des ruisseaux, On voit glisser un blanc fantôme; On en voit glisser sous le dôme Des grands pins au front des coteaux!
C'est un père dont les années Avaient argenté les cheveux: Il gémit de longues journées Pour rendre ses enfants heureux. Semblable aux jours de sa vieillesse Il est courbé sous la tristesse: Il lève, vers son fils, Ces mains, qu'avec mystère, Il levait sur la terre Pour le bénir jadis.
Et sa voix funèbre et plaintive, Portant la tristesse et l'effroi, Murmure à l'oreille attentive: «O mon cher fils, priez pour moi!»
C'est une mère, hélas! trop tendre Pour les chastes fruits de son sein! Son amour n'a pu la défendre Au tribunal du Souverain. Elle est au seuil de sa chaumière; Des larmes voilent sa paupière: Un souris vient mourir Sur ses lèvres flétries, Fleurs que dans les prairies L'automne fait périr!
Et sa voix funèbre et plaintive, Portant la tristesse et l'effroi, Murmure à l'oreille attentive: «O mes enfants, priez pour moi!»
C'est une soeur charmante et bonne Que son printemps ornait encor: Elle tomba fleur que moissonne Avant l'été, la serpe d'or!
Et maintenant sa voix plaintive Portant la tristesse et l'effroi Murmure à l'oreille attentive: «O mon frère, priez pour moi!»
C'est un frère, un ami d'enfance Que nous a ravis le tombeau! Ils partageaient notre souffrance Et nous rendaient le jour plus beau!
Et maintenant leur voix plaintive, Portant la tristesse et l'effroi, Murmure à l'oreille attentive: «O mon ami, priez pour moi!»
C'est un homme que l'infortune, Jusqu'à la tombe, a poursuivi: Sa présence était importune; Et nul regret ne l'a suivi!
Et maintenant sa voix plaintive, Portant la tristesse et l'effroi, Murmure à l'oreille attentive: «Vous malheureux, priez pour moi!»
Seigneur, c'est assez de vengeance! Ah! désarmez votre courroux! Vous êtes un Dieu d'indulgence; Et pardonner vous est si doux!
Nous ne sommes qu'une poussière, Mais nous vous prions à genoux! Ecoutez notre humble prière: O Dieu clément, écoutez-nous!
Pitié! pitié! Dieu de justice! Pitié pour vos pauvres enfants! C'est plus faiblesse que malice S'ils furent désobéissants!
Quand votre bras frappa leur tête Afin de les éprouver tous, Serein comme en un jour de fête. Leur front s'est courbé devant vous.
Si vous êtes un Dieu sévère Où trouverez-vous la blancheur? Comment le pauvre homme pécheur Soutiendra-t-il votre colère?