French poem
Élégie à Jean Brinon
Des faits d’Amour Diotime certaine, Dist à bon droit qu’Amour est Capitaine De noz Demons, et qu’il a le pouvoir De les contraindre, ou de les esmouvoir, Comme celuy qui Couronnal preside A leurs Cantons, et par bandes les guide : Et qu’Amour peut un homme acouardy, D’un beau trait d’œil rendre chaut et hardy, Quand il luy plaist l’eschaufer de sa flame, Et d’un beau soin luy espoinçonner l’ame.
Avant, Brinon, que je fusse amoureux, J’estois honteux, soupçonneux et peureux. Si j’entre-oyois quelque chose en la rue Grouler de nuict, j’avoy l’ame esperdue : Deçà delà tout le corps me trembloit : Autour du cœur une peur s’assembloit, Gelant mes oz, et mes saillantes veines En lieu de sang de froideur estoient pleines, Et d’une horreur tous mes cheveux dressez Sous le chapeau se tenoient herissez : Mais par sus tout je perdoy le courage Quand je passoy de nuict par un bocage, Ou pres d’un Antre, et peureux me sembloit Que quelque esprit tout le sang me troubloit.
Ores sans peur j’esleve au ciel la teste : Je ne crain vent ne grele ny tempeste, Ny le larron d’un faux masque habillé, Par qui l’amant est souvent despouillé : Ny les Demons des Antres solitaires, Ny les esprits des ombreux Cimetaires : Car le Demon qui leur peut commander, Me tient escorte, et me fait hazarder De mettre à fin tout ce que je propose : Ou si je crain, je ne crain autre chose Que le babil, l’envie et le courroux D’une voisine, ou d’un mary jaloux : Ou qu’un plus riche en ma place ne vienne, Et ce-pendant amoureux ne me tienne.
Doncques, Brinon, si tu te plais d’avoir L’estomac plein de force et de pouvoir, Sois amoureux, et tu n’auras l’audace Plus forte au cœur, que si une cuirace Vestoit ton corps, ou si un camp armé De legions te gardoit enfermé. Puis que la mort à l’homme est naturelle, Belle est la mort pour une chose belle.