French poem
La mercerie que ie porte
LA mercerie que ie porte, Bertran, est bien d’vne autre sorte Que celle que l’vsurier vend Dedans ses boutiques auares, Ou celles des Indes barbares Qui enflent l’orgueil du Leuant. Ma douce nauire immortelle Ne se charge de drogue telle : Et telle de moy tu n’attens, Ou si tu l’attens, tu t’abuses : Ie suis le trafiqueur des Muses, Et de leurs biens maistres du Temps. Leur marchandise ne s’estalle Au plus offrant dans vne halle, Leur bien en vente n’est point mis, Et pour l’or il ne s’abandonne : Sans plus, liberal ie le donne A qui me plaist de mes amis. Reçoy donque ceste largesse, Et croy que c'est vne richesse Qui par le temps ne s'vse pas, Mais contre le temps elle dure, Et de siecle en siecle plus dure Ne donne point aux vers d'apas. L'audacieuse encre d'Alcee Par les ans n'est point effacée, Et viuent encore les sons Que l'amante bailloit en garde A sa Tortue babillarde La compagne de ses chansons. Mon grand Pindare vit encore, Et Simonide, & Stesichore, Sinon en vers au moins par nom: Et des chansons qu'a voulu dire Anacreon desur sa Lyre, Le temps n'efface le renom. N'as-tu ouy parler d'Enee, D'Achil, d'Aiax, d'Idomenee? A moy semblables artisans Ont immortalizé leur gloire, Et fait allonger la memoire De leur nom iusques à nos ans. Helene Greque estant gaignee D'vne perruque bien peignee, D'vn magnifique accoustrement, Ou d'vn Roy trainant grande suite N'a pas eu la poitrine cuite Seule d'amour premierement. Hector le premier des gendarmes N'a sué sous le faix des armes, Fendant les escadrons espais : Non vne fois Troye fut prise : Maint Prince a fait mainte entreprise Deuant le camp des deux Rois Grecs. Mais leur prouësse n’est cogneuë, Et vne obliuieuse nuë Les tient sous vn silence estraints : Engloutie est leur vertu haute Sans renom, pour auoir eu faute Du secours des Poëtes saints. Mais la mort ne vient impunie, Si elle atteint l’ame garnie Du vers que la Muse a chanté, Qui pleurant de dueil se tourmente Quand l’homme aux enfers se lamente Dequoy son nom n’est point vanté. Le tien le sera : car ma plume Aime volontiers la coustume De louer les bons comme toy, Qui preuois l’vn & l’autre terme Des deux saisons, constant & ferme Contre le temps qui va sans foy : Plein de vertu, pur de tout vice, Non bruslant apres l’auarice, Qui tout attire dans son poing, Chenu de mœurs, ieune de force, Amy d’espreuue, qui s’efforce Secourir les siens au besoing. Celuy qui sur la teste sienne Voit l’espee Sicilienne, Des douces tables l’appareil N’irrite sa faim, ny la noise Du Roßignol qui se desgoise, Ne luy rameine le someil. Mais bien celuy qui se contente Comme toy, la mer il ne tente Et pour rien tremblant n’a esté, Soit que le bled fausse promesse, Ou que sa vendange se laisse Griller aux flammes de l’Esté. De celuy, le bruit du tonnerre, Ny les nouuelles de la guerre N’ont fait chanceler la vertu : Non pas d’vn Roy la fiere face, Ny des Pirates la menace Ne luy ont le cœur abbatu. Taisez vous ma Lyre mignarde, Taisez vous ma Lyre iazarde, Vn si haut chant n’est pas pour vous : Retournez louer ma Cassandre, Et desur vostre Lyre tendre Chantez-la d’vn fredon plus dous.