Versos French Stanislas de Guaita L’Atlantide

French poem

L’Atlantide

by (1861–1897)

Listen in the reader

⁂ Loin de la multitude où fleurit le mensonge Puisque l’âme s’épure et s’exalte en rêvant, Au gré du souvenir vogue, ô mon Âme, et songe : Songe à la cendre humaine éparse dans le vent ;

Songe aux crânes heurtés par le soc des charrues ; Aux débris du passé dans l’inconnu flottant : Car des mondes sont morts, des cités disparues, Où la vie eut son heure et l’amour son instant ! ⁂ Aux siècles primitifs, une île, immense et belle, Nourrice jeune encor d’un peuple de géants, Livrait à ses fils nus sa féconde mamelle, Et sa hanche robuste au choc des océans.

Cette terre avait nom l’Atlantide. — Des villes Y florissaient alors, superbes, par milliers, Avec leurs parthénons et leurs jardins fertiles, Et leurs palais de marbre aux antiques piliers.

Aqueducs ! Monuments massifs, aux colonnades De jaspe, défendus par de grands léopards ! Coupoles de granit ! Innombrables arcades Brodant de leur dentelle épaisse les remparts ! — L’on eût dit des forêts de pierre. — Les bois vierges Reflétaient leur verdure aux lacs bleus sans roseaux, Et l’âme des jasmins et des lys, sur les berges, Se mariait, légère, à des chansons d’oiseaux !

Un cantique montait d’espérance et de joie Vers Jupiter très bon, très auguste et très grand : L’homme tendait les mains à l’azur qui flamboie, Et le fleuve apaisé priait — en murmurant !…

Mais ce monde, marqué du sceau de la colère, Devait s’anéantir, sans que rien en restât Que des îlots perdus sur l’onde tumulaire, — Seuls vestiges épars où notre œil s’arrêtât !

On entendit rugir les forges souterraines, Tout le sol s’effondra, secoué brusquement… Et la mer fit rouler ses vagues souveraines Sur la plaintive horreur de cet écroulement ! ⁂ Cependant, par delà ces monstrueux décombres Que, sous mille pieds d’eau, tu vois se dessiner, Ô mon Âme, entends-tu ?… Du fond des lointains sombres, De prophétiques Voix semblent vaticiner :

⁂ — « Ainsi les continents, les villes séculaires, « Les grands monts hérissés de sapins et d’orgueil, « L’homme et ses passions, le monde et ses colères, « — Cadavres disloqués et mûrs pour le cercueil,

« Gigantesques amas sans nom, épaves mornes — « S’engloutiront un jour, (tout étant accompli,) « Sous les flots ténébreux d’une autre mer sans bornes « Et plus profonde encor — qui s’appelle l’OUBLI ! « Alors, exécutant la suprême sentence, « L’ombre, comme un déluge, envahira les cieux ; « Et tout bruit s’éteindra, comme toute existence, « Dans le néant obscur, vaste et silencieux. » —