French poem
Le Cruel
by Tristan L’Hermite (1601–1655)
POVR quel sujet prends tu plaisir À me lancer ce trait de flame, Qui vient suborner mon desir Pour luy faire trahir mon Ame ? Tourne ailleurs ces regards puissans Dont tu solicites mes sens De r’entrer dessous ton Empire ; Apres m’auoir si mal traité, Ne veux tu pas que ie respire Le doux air de la liberté ?
C’est mon agreable Element : La moindre contrainte m’afflige, Et ie ne m’aime seulement Que pour ce que ie me neglige. Sçay tu pas que mes sentimens, Pour les soins & pour les tourmens, Sont d’vn naturel vn peu tendre ? Et que c’est mesme sans effort Que mon esprit ose pretendre De sauuer mon nom de la mort ?
Ne croy donc pas me rembarquer Dessus le point d’vne Tempeste, Et ne pense pas te moquer De cette seconde conqueste : Contante toy que souz tes loix I’ay supporté plus de six mois Vne tyrannie importune ; Et que i’ay moins forcé mon cœur Pour acquerir de la fortune, Que pour adoucir ta rigueur.
Si tu formes donc le dessein De me prendre encore au passage ; Fay moy voir l’Amour dans ton sein Comme il est dessus ton visage : Permets que sans peine & sans bruit Ie me charge en secret du fruit Dont mon esperance est bornée : Car i’ay pris assez de soucy De semer toute l’autre année, Pour recueillir en cette-cy.