French poem
Le Soulier de la Vierge
by André Van Hasselt (1806–1874)
Quand l’angelus murmure à travers le feuillage Son chant d’airain, Où donc va ce vieillard, triste et ployé par l’âge, Le long du Rhin ?
Il traîne, en gémissant, par les sentiers arides, Ses pieds tremblants, Et le vent chasse autour de son front plein de rides Ses cheveux blancs.
Il va, les yeux en pleurs et la tête affaissée Sous l’aquilon, Et porte dans sa main, de froid toute glacée, Son violon.
— « Hélas ! soupire-t-il, naguère à mon envie « Tout souriait. « Pas un nuage obscur dans le ciel de ma vie « Qui scintillait.
« L’espérance émaillait toute ma fantaisie « De ses couleurs, « Et ton rosier pour moi toujours, ô poésie, « Avait des fleurs.
« Libre et loin du chemin des ambitions viles « Et des méchants, « J’allais dans les châteaux et dans les grandes villes « Avec mes chants.
« Alors autour de moi c’était un vrai délire. « Car mes refrains « Rendaient la joie aux cœurs et rendaient le sourire « Aux fronts chagrins.
« Et maintenant je vais triste et seul sur la terre, « Sans avenir. « Et nul ne garde plus du chanteur solitaire « Un souvenir.
« Car ma voix est cassée et tremble de vieillesse « Comme ma main ; « Et, quand je veux chanter, la foule qui me laisse « Va son chemin. »
Or, en parlant ainsi, le bon vieillard arrive, Tout défaillant, Auprès d’une chapelle assise sur la rive Du Rhin bruyant :
Chapelle humble et rustique, où toute âme qui saigne Et vient à Dieu, Trouve l’oubli du monde et cette paix qui règne Dans le saint lieu.
Sur son autel sourit l’image de la Vierge Si tendrement, Et de chaque côté brûle dans l’ombre un cierge Tranquillement.
Le ménestrel s’arrête au seuil, se signe et prie En sanglotant : — « Ayez pitié de moi, bonne Vierge Marie « Que j’aime tant !
« Mère des affligés, vous voyez ma détresse « Et mon émoi. « Vous, pour tous les malheurs si pleine de tendresse, « Secourez-moi ! » —
Puis, réveillant avec ses mains de froid roidies Son violon, Il fait gémir la voix des cordes engourdies Par l’aquilon.
Quelle plainte lugubre en sort, et quel poëme Désespéré ! Un tigre du désert, une pierre elle-même En eût pleuré.
L’archet s’arrête. Au fond de l’église bourdonne Le chant encor, Et l’image au vieillard fait un signe et lui donne Son soulier d’or.
Il tombe à deux genoux. Mais la Vierge rassure Sa crainte enfin. Et le voilà, qui prend la petite chaussure Faite d’or fin.
Dans Mayence le soir il descend, pris de fièvre Et mort de faim. — « Voulez-vous acheter ce soulier, maître orfèvre ? « Il est d’or fin. » —
Et l’orfèvre au vieillard qui de plus en plus tremble : — « D’or, en effet. « Car je dois en savoir quelque chose, il me semble, « Moi qui l’ai fait.
« Mais ce trésor de qui l’as-tu ? » — « C’est de la Vierge « Que je le tiens. » — — « À d’autres ! ce n’est pas ainsi qu’on se goberge « Entre chrétiens.
« Autrefois on contait de semblables sornettes « Aux bonnes gens. « Quant à moi, je prétends en avoir les mains nettes. « Holà ! sergents ! » —
— « Est-ce ainsi, vagabond, que de nous tu te railles ? » — Et, plein d’effroi, On l’enchaîne, on l’enferme entre quatre murailles De par le roi.
Il a beau répéter les serments et beau faire ; On n’y croit pas. Le juge en rit lui-même et termine l’affaire Sans longs débats.
— « Pour ce crime, dit-il, point de miséricorde. « Voici l’arrêt : « Sacrilège, demain tu mourras par la corde. « Donc soyons prêt. » —
L’aube voit cheminer le lugubre cortège Le long du Rhin. Mais comme te voilà, vieillard que Dieu protège, Calme et serein !
Bien que sa route, hélas ! soit longue et douloureuse, Il va pourtant. Et là-haut, au sommet du rocher que l’eau creuse, La mort l’attend.
Il va toujours, il va. Mais voilà qu’il arrive, Tout confiant, Auprès de la chapelle assise sur la rive Du Rhin bruyant.
Et sur le seuil rustique il s’agenouille et prie En sanglotant : — « Ayez pitié de moi, bonne Vierge Marie « Que j’aime tant !
« Mère des affligés, vous voyez ma détresse « Et mon émoi. « Vous, pour tous les malheurs si pleine de tendresse, « Secourez-moi ! » —
N’est-elle pas de ceux que le monde abandonne Le bouclier ? Ô miracle ! voilà qu’au vieillard elle donne L’autre soulier.
Et toute l’assistance, émue et consternée, Tombe à genoux, Et murmure, devant le Seigneur prosternée : — « Assistez-nous ! » —
Et le juge s’écrie : — « Aveugles que nous sommes, « Ô Dieu puissant ! « La mort, sans vous, prenait et retranchait des hommes « Cet innocent. » —
Puis la foule ramène en triomphe à Mayence Le ménestrel, Disant : — « Heureux qui met en vous sa confiance, « Vierge du ciel ! » —
Vierge, éclairez toujours de votre grâce insigne Notre chemin. Car il suffit, pour nous sauver, d’un simple signe De votre main.