French poem
Le Marquis électeur
by Pierre-Jean de Béranger (1780–1857)
Hélas ! c’en est donc fait ! Grâce à monseigneur le préfet, On nomme député Un ami de la liberté. J’avais cependant Acheté comptant, Pour un autre choix, Jusqu’à trente voix ! Quelle horreur ! (bis.) Je ne veux plus être électeur.
J’espérais bonnement, Lorsque, dès le commencement, J’aperçus aux débats Les vassaux de mes marquisats ; Mais les gueux, sur ma foi, Grimpés sur la loi, Gardaient ce laurier Pour un roturier. Quelle, etc.
À quoi sert un castel Dans ce siècle où chaque mortel
Peut faire son chemin Sans noblesse et sans parchemin ; Le vilain content Aujourd’hui prétend Qu’un homme d’honneur Vaut un grand seigneur ! Quelle, etc.
Que je suis dépité De ne pas être député. Moi, marquis et baron Qui combattis à Quiberon ! Les titres poudreux De mes bons aïeux N’ont rien fait du tout : Le peuple s’en fout. Quelle, etc.
Qui me préfère-t-on ? Un plébéien, un avorton ! C’est un homme de rien Qui lui-même a gagné son bien ! Ce nouveau Français, Fier de ses succès, Prétend que la croix Lui donne des droits ! Quelle, etc.
Il faut avoir du front Pour m’oser faire un tel affront,
À moi, dont les châteaux Remontent jusqu’aux Ostrogoths ! À moi dont l’enfant Toujours triomphant, Fut fait officier À la Montansier. Quelle, etc.
Lorsque l’on veut chasser, Dans les champs on ne peut passer ! Un juge, pour deux choux, M’a fait payer jusqu’à cent sous ! Enfin, mes vassaux Qui sont libéraux, Ne consentent plus D’être faits cocus. Quelle, etc.
J’espérais, Marcellus, Avec toi sonnant l’Angélus, Conduire au bon vieux temps Nos pairs et nos représentants ; Mais le peuple ingrat Se fout des ultra, Des processions Et des missions. Quelle horreur ! (bis.) Je ne veux plus être électeur !