French poem
À Montmerte
by Aristide Bruant (1851–1925)
Malgré que j’soye un roturier, Le dernier des fils d’un Poirier D’la ru’ Berthe, Depuis les temps les plus anciens, Nous habitons, moi-z-et les miens, À Montmerte.
L’an mil-huit-cent-soixante et dix, Mon papa qu’adorait l’trois-six Et la verte, Est mort à quarante et sept ans, C’qui fait qu’i’ r’pose d’puis longtemps, À Montmerte.
Deux ou trois ans après je fis C’qui peut s’app’ler, pour un bon fils, Eun’ rud’ perte : Un soir, su’ l’ boul’vard Rochechouart, Ma pauv’ maman se laissait choir, À Montmerte.
Je n’fus pas très heureux depuis, J’ai ben souvent passé mes nuits Sans couverte, Et ben souvent, quand j’avais faim, J’ai pas toujours mangé du pain, À Montmerte.
Mais on était chouette, en c’temps-là, On n’sacrécœurait pas sur la Butt’ déserte, Ej’ faisais la cour à Nini, Nini qui voulait fair’ son nid, À Montmerte.
Un soir d’automne, à c’qu’i’ paraît Pendant qu’la vieill’ butte r’tirait Sa rob’ verte, Nous nous épousions, dans les foins, Sans mair’, sans noce et sans témoins, À Montmerte.
Depuis nous avons des marmots : Des p’tit’s jumell’s, des p’tits jumeaux Qui f’ront, certe, Des p’tits Poirier qui grandiront, Qui produiront et qui mourront, À Montmerte.
Malgré que j’soye un roturier, Le dernier des fils d’un Poirier D’la ru’ Berthe, Depuis les temps les plus anciens, Nous habitons, moi-z-et les miens, À Montmerte.